Être cornerback, par Richard Sherman


Dans sa tribune hebdomadaire pour le Players’ Tribune, Richard Sherman s’est livré la semaine dernière sur sa manière d’appréhender le jeu. L’intérêt du cornerback All-Pro des Seattle Seahawks est simple : expliquer au lecteur la difficulté d’évaluer un joueur NFL, et en particulier le cornerback, sans  comprendre les tenants et les aboutissants du poste. Une tribune qui s’apparente à une définition. Traduction.

La tribune originale de Richard Sherman : http://www.theplayerstribune.com/richard-sherman-seahawks-what-you-dont-know-about-cornerback/

Vous voulez différencier les hommes des garçons ? Mettez-les sur un terrain de football en janvier. A Minnesota. C’est l’endroit où mes coéquipiers et moi-même sommes retrouvés dans le cadre du premier tour des playoffs (wild-card game) la saison dernière. Il faisait -25°C en température ressentie.

Après quelques jeux, ma visière était gelée et embuée. Je pouvais à peine voir. Je me suis aligné face à un receveur adverse dans une portion de terrain encore ensoleillée. Le reste du terrain était sous l’ombre du stade. Après le snap, j’ai senti le receveur s’engager vers moi et ficher le camp. Je regardais les ombres en direction du quarterback et je ne voyais strictement rien. Entre le soleil et le brouillard sur ma visière gelée, j’étais aveugle. C’était comme si je regardais à travers une plaque de glace.

Mais en dessous le gel, à travers les grilles de mon casque, je pouvais voir les jambes du receveur – ses chaussettes violettes et blanches ressortaient du vert de la pelouse. J’avais vu les Vikings jouer ce jeu de passe écran quelques fois lors des séances vidéo et j’ai fait un rapide calcul dans ma tête en me disant que le ballon devrait venir… maintenant. Donc je suis allé au contact pour plaquer le receveur. Mon timing était parfait. Je l’ai plaqué pile au moment où il prenait possession du ballon, mais il l’a relâché.

Passe incomplète.

Je m’en rappelle très bien parce que c’était un jeu assez fou. J’étais littéralement aveugle et j’ai dû compter sur mes autres sens – en dehors de ma préparation, qui m’a aidé à reconnaître le jeu et son timing – pour couper cette passe. Mais la partie la plus difficile de ce jeu n’était pas d’essayer de voir à travers ma visière ou de lutter contre le soleil. C’était tout ce qu’il y avait avant ça.

Les fans et les médias me posent souvent les mêmes questions. Et trois reviennent régulièrement :

  1. Quelle est la partie la plus difficile de ton travail ?
  2. Quel est le meilleur corner de la ligue, toi excepté ?
  3. Quel est le receveur le plus compliqué à couvrir ?

Je comprends pourquoi on me pose ces questions, mais je n’ai jamais les bonnes réponses parce qu’il est difficile d’y répondre par des petites phrases. Il y a beaucoup d’aspects de mon travail qui sont difficiles. Autrement, tout le monde pourrait le faire. Quand vous voulez comparer des joueurs, vous devez aussi respecter les qualités uniques de chacun et les traits individuels qui les distinguent. Ce sont ces choses qui les rendent si grands.

On ne peut pas opposer LeBron James à Stephen Curry dans un concours à 3-points et dire ensuite que Steph est un meilleur joueur s’il gagne. Comme on ne pourrait pas dire qu’Allen Iverson était meilleur que Shaq parce que Al avait un crossover et que Shaq n’en n’avait pas. C’est une discussion plus nuancée – même quand tu compares des joueurs de football, et spécialement quand tu compares des gars du même poste comme les cornerbacks.

Donc si vous me demandez ou que vous voulez me demander quelle est la plus grande difficulté dans le fait de jouer cornerback, ou si vous voulez me poser la question de savoir qui sont les meilleurs corners de la ligue et qui sont les receveurs les plus difficiles à couvrir, lisez ce qui suit. Les réponses – de mon point de vue – sont principalement là.

Je commence par répondre à la première question, celle à propos de la plus grande difficulté dans mon travail, en revenant là où je m’étais arrêté, à Minnesota, ce jour de janvier.

Quelques jeux avant cette passe déviée à l’aveugle, lors du premier jeu du match, j’ai dû sortir de ma zone pour soutenir le jeu contre la course et frapper Adrian Peterson qui, dans ces conditions, était littéralement un glacier qui dévalait le terrain. Je suis venu de l’arrière, j’ai fait le plaquage dans le backfield et j’ai atterri sur le gazon gelé, durement. Ces choses vous saisissent, restent gravées en vous quelques fois pour seulement quelques jeux, mais parfois aussi pendant tout un match.

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Donc si je dois préciser ce qui est le plus difficile dans le fait de jouer corner, je dirais que ce n’est pas une chose précise que je fais sur un jeu donné. C’est faire tout cela pour tous les jeux.

Je ne sors jamais du terrain quand on est en défense. C’est une réalité pour beaucoup de joueurs défensifs en NFL qui ne concerne pas que les cornerbacks (les linebackers sont remplacés occasionnellement, et certains ne le sont jamais). Je suis là pour tous les jeux, que la balle aille vers moi ou pas.

Vous ne le voyez peut-être pas à la TV chez vous parce que les caméras suivent toujours le ballon, mais si le jeu est en dehors de mon champ d’action et que le receveur remplaçant qui vient de rentrer file pour que je sois le plus loin possible de l’action, je dois respecter son tracé. Je dois courir à bloc avec lui comme s’il s’agissait du receveur n°1 et qu’il allait avoir le ballon – parce qu’il y a toujours une chance qu’il l’ait. Et si je dois faire face à trois receveurs différents consécutivement et que je me retrouve face à leur véritable receveur n°1 dans une situation cruciale où je sais qu’il va courir un tracé fade (tracé où le receveur extérieur court le long de la sideline directement vers la end zone), je ne peux pas arrêter le match et dire : « Attendez, attendez, je dois reprendre mon souffle… »

Non.

Je dois être la hauteur – et en un-contre-un – contre le meilleur receveur et faire mon putain de job. Il n’y a pas d’excuses. En tant que corner, on ne quitte jamais le match. Ça fait partie du challenge. C’est aussi inhérent à la partie d’échecs.

En NFL, gagner à beaucoup plus à voir avec la survie qu’avec le talent. Parce que non seulement je ne peux pas être fatigué, mais je ne peux pas montrer que je le suis. La vidéo ne ment jamais. Et si, de sa loge, un coordinateur offensif me voit regagner la ligne de scrimmage en boitant ou les mains sur les genoux pour reprendre mon souffle, devinez vers où ira le prochain jeu ?

Donc quand il y a des températures inférieures à 0, que je m’aligne pour la septième fois de suite et que je suis sonné suite à quelques chocs lors de jeux précédents, il m’importe peu de savoir que je suis en face d’un gars qui sort du banc que je ne peux même pas voir. C’est encore moi contre lui, et l’un de nous deux doit faire un jeu. Mon travail est de m’assurer que ce soit moi qu’il le fasse.

Ceci étant dit, parlons un peu des cornerbacks.

Tout le monde veut nous comparer, mais comme je le dis, ce n’est pas aussi simple. Il y a des nuances subtiles à saisir quand on joue cornerback qui passent inaperçues à l’œil nu. Quand vous zappez sur n’importe quel match du dimanche et que vous voyez un cornerback s’aligner contre un receveur – peut-être que le corner joue en press man coverage (le cornerback colle le receveur sur la ligne de scrimmage en utilisant ses mains pour le contrôler), peut-être est-il en off man coverage (couverture à distance où le cornerback doit anticiper/bien évaluer le tracé du receveur). Une fois le snap joué, beaucoup d’actions se ressemblent mais si vous zoomez, vous noterez des techniques différentes qui distinguent même les meilleurs corners de la ligue. Faisons la comparaison que beaucoup établissent ces dernières années : Richard Sherman vs. Darrelle Revis.

Revis et moi jouons tous les deux sur la ligne de scrimmage mais de manière totalement différente. Les gens nous voient et disent : « Ils jouent tous les deux sur la ligne de scrimmage, donc les deux jouent en press man coverage. »

Ça y ressemble mais nous jouons deux versions différentes de la press. Revis utilise une technique que certains corners appellent ‘soft-shoeing’. C’est lorsque vous êtes debout sur la ligne de scrimmage – en press -, que vous reculez lentement juste avant le snap et que vous reflétez votre jeu à celui du receveur. C’est une manière assez commune de jouer la press que Revis apprécie particulièrement.

La technique qu’on utilise à Seattle est un peu différente. On adopte une « vraie » press man coverage. Certaines personnes l’appellent ‘read-step’ ou ‘kick-step’ – voire ‘step-kick’ (une fois le snap effectué, le corner doit rester sur la ligne scrimmage et lire le jeu tout en contrôlant son receveur, une technique qui demande une qualité difficile à intégrer : la patience). La vraie différence, c’est qu’elle est plus agressive. Plutôt que d’être sur le reculoir et de se refléter aux déplacements du receveur, on reste où on est. On ne donne rien. On ne fait pas le premier pas avant le moindre mouvement du receveur, et ensuite, on recule d’un pas dans la direction où on pense que le receveur ira. Si ta lecture est mauvaise et que tu pars du mauvais côté, tu es foutu. Tu auras beaucoup de terrain à rattraper. Donc ce premier pas instinctif sur la ligne de scrimmage est crucial.

La plupart des gars seraient terrifiés à l’idée de jouer avec notre technique parce qu’on ne bouge pas. On garde nos mains sur le receveur sur la ligne et on reste dans cette poche durant tout le jeu. On n’attend pas de voir où il va avant de maîtriser sa hanche. Mais c’est ce que je fais bien. Je maîtrise une technique, Revis en maîtrise une autre, c’est une des raisons qui explique pourquoi il est difficile de nous comparer. Ma technique ne marche pas pour lui et la sienne ne me convient pas. C’est juste deux façons de faire différentes pour un même but.

Ensuite, vous avez un gars comme Aqib Talib de Denver qui joue bien les deux techniques. Il fait 1,85m, il est grand, vif, rapide et physique donc il peut jouer à distance du receveur. Il sera toujours efficace parce qu’il a les outils pour attaquer à quelques yards de la ligne de scrimmage sans ne rien donner au receveur.

Je pense aussi à son coéquipier, Chris Harris Jr., qui joue la off man coverage mieux que personne. Ce n’est pas le gars le plus imposant – je crois qu’il fait 1,78m pour 90kgs -, mais il est très bon en se fiant à son instinct pour anticiper et se mettre en position de faire un jeu. C’est beaucoup d’étude et de talent naturel pour ces cornerbacks dominants.

Mais peu importe avec quelle technique vous jouez, vous devez avoir un immense respect pour un gars comme Patrick Peterson qui a des qualités athlétiques extraordinaires. Quand il fait certaines choses déconcertantes, d’autres corners d’élite le voient et se disent : « Impossible que mon corps puisse faire ça ».

Je me rappelle d’un jeu contre les Jets il y a quelques années de ça où il couvrait un tracé post (en deux mouvements, le receveur court en direction des poteaux) et il était battu. Je veux dire, le receveur avait au moins deux mètres d’avance sur lui. Il courait pour rattraper son retard avec aucune aide du safety mais une fois que le ballon était en l’air, vous pouviez voir Pat revenir et…

Bang.

Il a sauté sur la tête du receveur pour lui voler le ballon.

C’était un jeu incroyable qu’il n’aurait jamais dû faire. Ça aurait dû être un touchdown. Il n’a pas eu la reconnaissance qu’il méritait dans le Top 10 de SportsCenter mais en tant que corner, quand vous voyez un jeu de la sorte, vous l’appréciez. Vous l’appréciez parce que vous avez déjà connu cette situation. Vous comprenez ce que ça implique de faire un tel jeu – le combat, le degré de difficulté. J’ai grandi en regardant des gars comme Deion Sanders, Charles Woodson, Rod Woodson – des gars qui allaient vers le ballon et qui l’obtenaient. Patrick Peterson fait partie de ces gars-là.

Il y a aussi la notion de bataille des mains (hand-fighting) quand tu joues cornerback dont personne parle. J’ai mentionné la technique ‘soft-shoeing’ contre la ‘read-step’, mais ça c’est au niveau des pieds, là où tout commence. La bataille des mains, c’est le deuxième aspect. En tant que corner, vous avez cinq yards pour utiliser les mains, après quoi vous devez vivre avec les conséquences engendrées et faire du mieux possible. C’est pourquoi les mains sont aussi importantes.

La bataille des mains, c’est tout un art. Quand les receveurs et les corners se battent, spécialement en press coverage, les mains volent. Les gens peuvent parler d’interférence de passe, de contact illégal ou de tout ce qu’ils veulent, mais durant le tracé, le receveur et le corner ont constamment les mains en mouvement. Chacun va pousser et tirer l’autre – selon la situation – pour avoir l’avantage. Pour l’observateur lambda (et parfois pour quelques arbitres) toutes ces choses passent inaperçues. Mais les grands receveurs se sortiront toujours de ces situations, idem pour les grands cornerbacks. Il s’agit seulement d’une fraction de seconde, mais celle-ci peut faire la différence entre une passe complétée, une interception ou une passe déviée. Une partie se joue sur la force mais aussi sur la fluidité pour ne pas être sanctionné.

Il faut que ça paraisse naturel. C’est le truc.

Revis est assez bon dans le combat. J’en suis un adepte moi-même. Mais quand Antonio Cromartie était au sommet, il était vraiment bon dans ce domaine. Donc si vous essayez d’identifier le meilleur corner de la ligue, vous devez prendre tous ces détails en considération. Vous ne pouvez pas juste vous contenter de ce que vous voyez parce qu’il y a tellement plus de choses à voir que ce que vous voyez à la TV. Je ne suis pas celui qui va classer les joueurs, mais les gars que j’ai mentionné sont ceux qui se démarquent pour moi.

J’ai participé à un questions/réponses pour le Players’ Tribune récemment dans lequel je répondais à quelques questions de mes fans. Vous l’avez peut-être remarqué, je n’ai répondu à aucune question qui concernait les trois questions abordées ici. Comme je l’ai dit, c’est parce que les réponses plus nuancées requièrent une explication plus profonde que des phrases toutes faites ou abrégées.

Aujourd’hui, je n’ai pas répondu à la question concernant le receveur le plus difficile à couvrir mais j’y répondrai bientôt. Il s’agit d’une de ces autres discussions nuancées à laquelle je ne peux pas répondre rapidement.

Mais je serai négligent si je ne mentionnais pas la préparation que requiert mon travail. Je sais que cela va sans dire mais en tant que cornerback – et je pense pour l’ensemble des joueurs NFL en général – nous étudions une tonne de vidéos. Jusqu’à la nausée. Jusqu’à ce qu’on ait mal aux yeux.

Vous vous souvenez probablement du match de la finale de la conférence nationale en 2013 contre les 49ers – vous savez le match où j’ai dévié le ballon à la dernière seconde pour permettre l’interception (de Malcolm Smith) et envoyer les Seahawks au Super Bowl.

Oubliez ce que j’ai dit après le jeu – je sais et je l’ai déjà reconnu – je n’aurais pas dû aller le chambrer de la façon dont je l’ai fait. Mais au lieu de ça, regardez le jeu.

A l’époque, j’ai compris certaines choses : j’ai compris que les 49ers étaient en attaque, j’ai compris le momentum, j’ai compris la situation, et à partir de l’étude vidéo, j’ai compris ce qu’ils aimaient faire dans cette situation. Et le double move était le premier de leur liste.

J’ai fait ce jeu parce que je l’ai vu venir. Parce que j’étais préparé. Pourtant, j’avais été secoué sur quelques jeux qui précédaient celui-ci et j’avais été visé sur quelques drives plus tôt dans le match. Quand tu arrives au quatrième quart-temps, personne n’est à 100%. C’est le moment où les ballers interceptent. C’est le moment où les stars brillent. Donc peu importe ce qu’il s’est passé précédemment, la réalité était là : 1st & 10, 4ème quart-temps, moins de 2 minutes à jouer, c’est moi contre le receveur des 49ers, et l’un de nous deux doit faire un jeu.

Mon travail était de m’assurer que ce soit moi. Et c’est ce que j’ai fait.

Quand vous jouez cornerback, vous êtes sur une île au loin. Peu importe que vous soyez blessé ou fatigué, qu’il fasse -25°C en température ressentie, c’est la finale de la conférence nationale qui se joue. Et à la fin de la journée, la seule chose qui compte est…

Pouvez-vous faire un jeu ?

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