Comment les Seattle Seahawks ont-ils vécu la défaite lors du Super Bowl XLIX ?


On s’intéresse souvent au vainqueur du Super Bowl, mais rarement au vaincu. Quand les uns connaissent l’aboutissement d’une longue saison, du front office aux joueurs en passant par le coaching staff, les autres connaissent le drame et la désillusion. La détresse de Josh Norman en fin de match ainsi que la conférence de presse de Cam Newton lors du Super Bowl 50 en sont les derniers indicateurs. Perdre un Super Bowl est un traumatisme difficile à digérer.

Super Bowl XLIX, celui de l’année passée. Les Seattle Seahawks, champions en titre, affrontent les New England Patriots. Il reste 26 secondes à jouer, les Patriots mènent 28-24, les Seahawks ont le ballon à 1 yard de la end zone des hommes de Bill Belichick avec un temps mort à disposition. Dans leur backfield, le running-back All-Pro, Marshawn Lynch. Celui qui a déjà couru 24 fois pour 102 yards est prêt. Prêt à offrir à sa franchise un deuxième Super Bowl consécutif. Un back-to-back plus vu depuis les… New England Patriots de 2003 et 2004. Mais plutôt que d’aller directement dans l’en-but par un jeu de course en situation de 2nd&Goal, les Seahawks appellent une passe en tracé « slant » (le receveur revient vers l’intérieur du terrain) pour Ricardo Lockette. Là, se produit l’incompréhensible, l’impensable, l’inimaginable. L’interception.

Une interception consécutive à une passe. Une passe alors que Seattle possède le meilleur running-back de la ligue. Une passe alors que les champions en titre disposent du meilleur coureur en « redzone » (20 derniers yards) et le meilleur athlète pour gagner des yards après contact. De l’autre côté du terrain, le long de la ligne de touche, le rookie non-drafté Malcolm Butler auteur de l’interception est en pleurs, agité, euphorique. Un état de transe qui en dit long sur son exploit, celui d’avoir permis à son équipe de remporter le Super Bowl XLIX.

A l’issue du match, le head coach des Seahawks, Pete Carroll, a immédiatement livré ses explications sur cet appel controversé en conférence de presse : « Évidemment, ça ne s’est pas passé comme je le souhaitais et bien sûr je suis assis devant vous en me disant que j’aurais pu faire autrement. Il y a des dizaines de choses qui me traversent l’esprit sur ce que j’aurais pu faire. Je suis conscient que nous aurions pu courir. Ça n’aurait pas obligatoirement signifié qu’on aurait marqué, mais on faisait tout notre possible pour gérer au mieux l’horloge. On ne voulait pas leur laisser le moindre temps (pour une potentielle prochaine série offensive des Patriots, ndlr) et on voulait être certain de garder toutes nos options. » Au coeur des interrogations, Darrel Bevell, le coordinateur offensif de la franchise a aussi pris ses responsabilités : « C’est moi qui appelle les jeux ainsi que les ajustements, et j’aurais aimé que Carroll me dise de faire autre chose, mais on communique, on échange, et à la fin, c’est moi qui appelle tous les jeux. »

Voyage à Hawaï

Mi-avril 2015, soit deux mois après le Super Bowl, les joueurs de Seattle se sont réunis pendant une semaine. Alors que traditionnellement Russell Wilson s’entraine en petit comité avec ses receveurs durant la offseason (en Californie, ndlr), cette fois, 30 membres de l’équipe ont fait le voyage vers Hawaï. Le QB veut être tranquille pour faire le point sur le traumatisme suscité par la fin incroyable du dernier Super Bowl. C’est à bord d’un bus que le groupe se retrouve sur les hauteurs de l’archipel. Là, sur un chemin de terre d’un terrain accidenté, à travers un bosquet de palmiers. Un endroit tellement étonnant que le linebacker Bobby Wagner se demande si le groupe n’a pas fait mauvaise route à s’aventurer dans la jungle.

Mais pas du tout. Le bus s’est garé au bord de la falaise avec la plage et l’océan à deux pas de là. Un par un, les joueurs descendent du bus pour former un cercle. Le temps est venu de se réunir. Une réunion que plusieurs joueurs des Seahawks ont appelé « Come to Jesus ». Seuls les joueurs sont admis pour cette sorte de conférence organisée. Le but ? Que chacun se livre en toute franchise sur les décisions qui ont conduit à la défaite lors du Super Bowl (et sur la saison dans son ensemble). Devant eux se tenait Russell Wilson. C’est lui qui a organisé ce voyage. Un voyage prévu puisque le QB de Seattle avait pris le soin de réserver un jet pour 85 passagers. « Je vous ai ramené ici les gars pour qu’on soit loin de tout le monde. Je veux qu’on s’exprime à coeur ouvert », énonce-t-il d’emblée.

Après la façon dont s’est soldée la défaite, les Seahawks avaient besoin de libérer leur tension et de mettre fin aux non-dits. « Tout ce qui était lié au match, les gars devaient vider leur sac », concède Bobby Wagner à Sports Illustrated. Alors Russell Wilson a commencé à prendre la parole avant que Doug Baldwin et Kam Chancellor ne prennent le relais. La scène a duré 45 minutes, le temps suffisant pour que la plupart des joueurs puissent s’exprimer. Des mots durs ont été échangés et toutes les doléances ont été extériorisées. Les joueurs qui ont soutenu l’appel de jeu fait par les coaches (la passe) l’ont dit. Ceux qui pensent que certains joueurs n’ont pas pris leur responsabilité pour ce qui s’est passé l’ont également fait savoir. De son côté, Wilson a dit que s’il devait faire face à la même situation, il lancerait de nouveau le ballon à Ricardo Lockette. D’autres ont préféré mettre en exergue l’importance du groupe et ce qu’il signifiait pour eux. L’importance et la nécessité de rester unis. Enfin et surtout, que cette défaite ne devait en aucun cas les définir. « J’en avais des frissons », admet Russell Wilson. La plupart des leaders des Seahawks étaient là, exceptés Marshawn Lynch, Earl Thomas (blessé) et quelques linemen. « Une partie de la discussion s’est porté sur le Super Bowl mais on s’est aussi dit que nous n’avions pas encore atteint les sommets que cette équipe peut aller chercher, détaille Baldwin. Ce n’était pas nécessairement une question de football, mais plus de nos responsabilités en tant que coéquipiers. De notre responsabilité par rapport à l’autre. La question, c’était : ‘Est-ce que tu es prêt à te battre et comment comptes-tu t’y prendre ?’ »

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« Beaucoup de questions restaient sans réponse. Et celles-ci devaient être posées »

Russell Wilson organise un voyage similaire chaque printemps, mais par le passé, il n’invitait seulement que les quarterbacks de l’équipe et quelques receveurs histoire de retravailler quelques appels de jeux, de travailler sur le timing et de faire quelques mises au point. Une telle initiative de rameuter en période de vacances plus de la moitié de ses coéquipiers, leurs femmes, leurs enfants et quelques membres du staff, ça n’existe pas en NFL. Pas avec autant de monde, pas avec un groupe si varié et pas avec un jet 737 affrété. Mais la défaite lors du Super Bowl XLIX n’était pas une défaite anodine. S’il n’y avait pas de conflit larvé, il y avait une tension palpable. Selon Sports Illustrated, la plupart des joueurs défensifs étaient à l’arrière de l’avion quand la plupart des joueurs offensifs occupaient l’avant. « Parfois, vous ne voulez pas que ça aille dans ce sens, mais c’était l’attaque contre la défense, avoue Baldwin. C’est naturel, mais oui il y avait de la tension…. Les gars pensent qu’on aurait dû faire ci, qu’on aurait du gagner ça (le Super Bowl). Beaucoup de questions restaient sans réponse. Et celles-ci devaient être posées. »

Cette escapade avait deux objectifs : aider les Seahawks à surmonter la défaite et éviter le début de saison difficile vécu en 2014. Après la victoire lors du Super Bowl XLVIII, l’équipe avait en effet commencé la saison avec un bilan de 3 victoires et de 3 défaites. Et cette défaite au Super Bowl allait être plus difficile à digérer que le retour sur terre difficile après la victoire lors du Super Bowl un an auparavant. Le roster s’est renforcé avec l’arrivée du tight-end Jimmy Graham, mais ce que voulait Wilson, c’est que tout le monde soit concentré sur la nouvelle saison plutôt que sur la perte du trophée Vince Lombardi. Il fallait s’en défaire, l’oublier pour mieux avancer.

Pour cela, accompagné de Doug Baldwin – une voix importante du vestiaire – Russell Wilson est allé voir Kam Chancellor. Wilson n’avait pas encore prolongé son contrat et Kam Chancellor réclamait un nouveau contrat en vue d’une restructuration. « Kam était crucial. Il est comme le parrain du vestiaire. Pour n’importe quel problème ou n’importe quelle inquiétude, tu vas le voir », avoue Baldwin.

Une semaine avant le départ, une douzaine de joueurs seulement avaient accepté l’invitation de Russell Wilson, principalement des joueurs offensifs. C’est Kam Chancellor qui a exhorté ses coéquipiers défensifs de suivre le pas. Parmi eux, Bruce Irvin, qui s’était embrouillé avec Jimmy Graham avant un match entre les Seahawks et les Saints en 2014 (lors du Divisional Round). Et c’est ce genre de friction que les Seahawks veulent désormais éviter.

Préparation minutieuse

Mark Rodgers, le manager de Russell Wilson et son ami d’enfance, Scott Pickett, ont pris en main la logistique : ils ont réservé les chambres d’hôtel, prévu les sorties en plongée sous marine, les excursions pour aller observer les baleines, et l’organisation d’un Luau – une fête traditionnelle hawaïenne – sur le toit de leur hôtel. De son côté, Wilson scrutait toutes les prises de décision, son attention au détail rappelait le pointillisme de Trevor Moawad, le coach mental du quarterback. Le voyage se déroulait selon un calendrier à respecter à la lettre. De l’entraînement matinal aux sorties de l’après-midi en passant par les dîners. Moawad compare les composants physiques, mental et les liens entre les joueurs avec le travail qu’il a effectué avec les unités des forces spéciales américaines.

Chaque nuit, les joueurs devaient se réunir pour regarder des vidéos sujettes à l’inspiration entrecoupées par des clips de jeux-clés qu’ils ont effectué lors de matches importants. Dans l’une d’elles, le sprinter Michael Johnson (spécialiste du 200m et du 400m) explique la façon dont il est parvenu à conserver sa place de n°1 mondial dans les années 90. Après chaque séance vidéo, Wilson, Baldwin et Chancellor s’adressaient au groupe. Wilson la première nuit, Baldwin la seconde, Chancellor la troisième, et ainsi de suite.

Malgré tout, la tension était toujours là. Quelques joueurs ont manqué quelques séances d’entraînements et le sixième jour, un vendredi, le bus a été conduit vers le sommet de la falaise. « L’heure était venue pour que les larmes soient versées et qu’on se laisse aller, admet Lockett. Et c’est ce que nous avons fait. » L’appel de jeu controversé, l’interception, les errements défensifs, l’amertume, la douleur, l’embarras. « On a rejeté tout ce qu’on pouvait du haut de cette falaise. »

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« Il est plus rapide et plus fort qu’il ne l’a jamais été »

Et puis pour l’instigateur du voyage, les choses avaient bien changé en l’espace d’une année. Après avoir rencontré la chanteuse Ciara et participé à la soirée privée de la Maison Blanche en 2014, la offseason connue en 2015 n’était pas du même acabit. Russell Wilson s’est vu photographié aux côtés d’un top model à Los Angeles et a été critiqué lors des négociations pour son renouvellement de contrat (il a signé en juillet une prolongation de contrat de quatre ans à hauteur de 87,6M$, avec plus de 61M$ garantis).

Aussi, Russell Wilson a changé sa routine d’entraînement lors de la offseason. Lancer autant à ses principaux receveurs n’étant pas forcément aidant, il a préféré se concentrer sur sa vitesse, sa principale force pour le quarterback moderne qu’il incarne. Ainsi, il a rencontré à deux reprises Ryan Flaherty en Californie, son nouvel entraîneur dans le domaine. Une fois juste après le Super Bowl coupant court à ses 10 jours de vacances à Cabo, et une nouvelle fois avant le training camp.

En utilisant une analyse quantitative, Flaherty s’est concentré sur les progrès que devaient faire Wilson sur son rapport poids-puissance. Le résultat ? Wilson a couru les 40 yards typiques du Combine en 4.49 secondes soit six centièmes de mieux que lors de ses 40 yards effectués lors de son Combine avant la draft 2012. « Il est plus rapide et plus fort qu’il ne l’a jamais été », avoue Flaherty. Ce dernier a travaillé avec Cam Newton, Jameis Winston, Marcus Mariota et Johnny Manziel, mais Russell Wilson ne ressemble à aucun autre quarterback selon lui. Mieux, il établit la comparaison du QB des Seahawks avec deux autres athlètes qu’il entraîne : Kobe Bryant et Serena Williams. « Russ partage des similarités avec les meilleurs athlètes que j’ai entraîné. Comme Serena, les deux sont obsédés. » On comprend mieux pourquoi Russell Wilson a sollicité les services de Flaherty quand il était à Hawaï.

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Durant la semaine avant le Super Bowl XLIX, les amis de Russell Wilson l’ont décrit comme étant plus heureux qu’il ne l’avait jamais été. Son divorce était digéré et à 26 ans, il était déjà proche de remporter son deuxième titre. Il était certain que les Seahawks allaient l’emporter. La suite, on la connaît. Publiquement, Wilson a toujours montré une certaine confiance. Mais en privé, la défaite au Super Bowl a eu un impact. Ses proches ont pu voir à quel point il était atteint. Seulement, il ne voulait pas s’attarder sur sa douleur, a cherché une solution, et le voyage à Hawaï était la meilleure à ses yeux.

Après cette réunion sur la falaise, le bus a quitté les hauteurs pour gagner la plage. Là-bas, les joueurs ont trouvé deux terrains dessinés dans le sable. Musique à fond, grosses enceintes, le groupe s’est séparé en quatre équipes. Seule règle : les joueurs ne devaient pas jouer à leurs postes. Kam Chancellor a joué quarterback (position à laquelle il a néanmoins déjà joué à l’université, ndlr), Bobby Wagner receveur et Russell Wilson s’est aligné en défense. Les vainqueurs de chaque match se sont rencontrés et une fois que le champion a été désigné, tous les joueurs ont couru loin de leur terrain de jeu pour profiter de l’océan. « On ne savait pas si le voyage allait fonctionner. On ne le savait pas encore mais on était vulnérable et ce voyage nous a rapproché », déclarait Doug Baldwin avant cette saison.

Le lendemain, les Seahawks ont emprunté un autre charter 737, direction Seattle. Cette fois, les joueurs offensifs et défensifs se confondaient dans l’avion qui surplombait l’Océan Pacifique. « On était rassuré que la nouvelle saison commence sur une feuille blanche avec l’objectif de tout faire pour revenir là où on avait été (le Super Bowl) », s’enthousiasmait Ricardo Lockette. Mais au final, ce voyage n’aura pas eu les vertus escomptées. Cette saison, après s’être qualifié en playoffs, les Seahawks ont été battus par les Carolina Panthers lors du Divisional Round (31-24), loin de leur objectif affiché.

Romain Laplanche

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