Comment Thomas Tuchel a-t-il réinventé le Borussia Dortmund ?


Huit matches officiels, huit victoires, trente buts marqués pour six buts encaissés. Après trois matches de Bundesliga pour autant de victoires, le Borussia Dortmund est en tête du championnat et marque déjà les esprits. Parler d’un début de saison parfait avant le trêve internationale relève de l’euphémisme. Explications.

Revenir sur la réussite provisoire du Borussia Dortmund revient à présenter brièvement l’auteur de celle-ci : Thomas Tuchel. Avant d’être un entraîneur, Tuchel est un formateur. Coach des U15 du VfB Stuttgart en 2000, cinq ans plus tard, Tuchel devient l’assistant du coach des U19 pour remporter la saison suivante le championnat de la catégorie. Sur ce succès, il rentre chez lui rejoindre Augsburg afin de diriger l’académie du club. En 2008, l’homme est nommé coach des U19 de Mayence et gagnera de nouveau le championnat dès sa première saison. Seulement un mois plus tard, Tuchel est nommé entraîneur de l’équipe première. Par sa trajectoire, l’homme semble prédestiné à diriger un grand club. Et c’est avec le Borussia Dortmund que Thomas Tuchel a décidé d’écrire l’Histoire.

« De cette admiration, il n’y a pas de volonté d’être une copie ou un clone de Pep »

Pour ses premiers pas au BVB, Thomas Tuchel a fait comme avec le FSV Mayence 05, il n’a pas abandonné ce qui faisait la force des équipes de Jurgen Klöpp : le « gegenpressing ». Littéralement, le contre-pressing. La consigne est claire : dès la perte de balle dans le camp adverse, l’objectif est de récupérer le ballon le plus vite possible pour de suite, contre-attaquer. En clair, l’équipe ne construit pas, elle explose. Pressing, récupération du ballon, attaque rapide. Constamment. Face au Borussia Mönchengladbach lors de la première journée de Bundesliga, Thomas Tuchel a parfaitement démontré l’évolution progressive de « son » Dortmund : ne pas abandonner ce gegenpressing tout en privilégiant la possession du ballon.

A l’issue du match (conclue par une brillante victoire 4-0), Tuchel a d’ailleurs rendu un vibrant hommage à Jurgen Klöpp :

« Nous n’aurions pas gagner si Jurgen n’avait pas été là. Nous devons clarifier le fait que nos performances actuelles sont toujours celles de Jurgen Klöpp. Quatre performances de la sorte sont possibles seulement quand un travail exceptionnel a eu lieu auparavant. Nous continuons sur la base de travail laissée par Jurgen, et c’est fantastique. »

Alors d’où vient cette volonté de faire évoluer le jeu des Borussen pour un jeu de possession ? Au-delà de la nécessité pour l’équipe de changer son approche du jeu (on y reviendra), quand Thomas Tuchel évoque son idée de jeu, sa référence demeure le Barça de Guardiola. Ce qu’il a admiré de cette équipe, au-delà du jeu, de « son utilisation schématique de la balle », c’est son humilité et son dévouement. « La manière dont toute l’équipe, avec abandon et passion, tente de regagner le ballon après la perte de balle », dit-il. Cette affection pour le don de soi, Tuchel va la distiller dans son football mais la comparaison s’arrête là. Pour lui en tout cas.

« C’est un grand danger que de me comparer à Pep Guardiola, et je ne veux vraiment pas qu’on me compare à lui. Les choses qui m’ont toujours effrayé – et ça n’a pas été assez dit – c’est que cela implique que j’adorerais être comme Pep. Mais ce n’est pas du tout le cas. En tant que fan de football et en tant que coach, j’ai vraiment admiré le travail de Pep à Barcelone. Mais de cette admiration, il n’y a pas de volonté d’être une copie ou un clone de Pep. Si je copiais son coaching, ça ne fonctionnerait pas. Quand vous coachez et réagissez différemment, alors quelque chose de différent en ressort. Je suis confiant sur le chemin que j’ai emprunté. Les autres font les comparaisons. »

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Début de saison tonitruant

Si à Mayence, Tuchel partageait la philosophie de Klopp à travers le gegenpressing (un échec la saison dernière), à Dortmund, l’allemand l’a donc atténué afin de privilégier le jeu de possession. Hummels à la relance, Gündogan ou le jeune Weigl en position reculé dans la construction, les latéraux montent, Kagawa se démultiplie, dézone à gauche, ce qui profite à Reus à droite, Aubameyang prend l’espace… Face au Borussia Mönchengladbach (qui aura mis en place un bloc médian mais passif), Dortmund a pu renverser le jeu facilement (61% de possession), jouer entre les lignes et exploiter la largeur à tel point que les deux premiers buts sont survenus après deux renversements de jeu durant lesquels Gladbach n’a pu s’adapter. Une équipe incapable de « suivre le rythme et les changements de jeu » des Borussen comme l’a admis Lucien Favre après le match. Ses hommes se sont déplacés plus lentement que le ballon.

Seven Subotic s’est exprimé début juillet en se prêtant au jeu des différences entre le Dortmund d’hier et d’aujourd’hui :

« Avec Klöpp, on avait l’habitude de travailler principalement les phases défensives à l’entraînement alors qu’avec Tuchel, on a pour le moment travailler qu’avec le ballon. Le jeu de passes, etc. C’est la principale différence que nous avons vu après quatre entraînements. Le système de jeu est aussi un peu différent même s’il n’y a pas trop de changements par rapport aux routines. Ça reste principalement un 4-3-3 avec quelques variations. Tuchel est quelqu’un de très professionnel. Il a un plan et il le suit. Il reste très pointilleux sur les moindres détails comme quel pied utiliser pour arrêter le ballon, faire telle passe… C’est très très détaillé. »

La saison dernière, Dortmund avait beaucoup de difficultés à contrecarrer des équipes au bloc bas et compact. C’est dans ce domaine que Tuchel est attendu cette saison et dès le premier match de la saison face à Gladbach, Dortmund a exposé son circuit préférentiel : construire d’un côté avant de renverser côté opposé (avec une préférence pour une construction côté gauche avec le trio Schmelzer-Kagawa-Reus/Mkhitaryan). Un circuit qui se sera de nouveau illustré à merveille à deux reprises. La première lors de l’ouverture de score du jeune Matthias Ginter contre Ingolstadt (cf. screen ci-dessous) en connexion avec la révélation du début de saison, le jeune milieu de terrain Julian Weigl (19 ans, qui a mis Bender sur le banc) ; la seconde contre le Hertha Berlin hier après-midi lors du deuxième but de Pierre-Emerick Aubameyang (cf. screen ci-dessous également). Dans cette optique, le rôle des latéraux est primordial, celui de jouer à hauteur des ailiers pour combiner avec ces derniers qui reviennent vers l’intérieur (Schmelzer-Mkhitaryan à gauche, Pisczek/Ginter-Reus à droite). Cela permet d’étirer la défense et de trouver des brèches dans l’entrejeu ou des décalages sur les côtés. Face au Borussia Mönchengladbach, il a suffit que Dortmund casse la première ligne de pressing pour ensuite trouver des solutions face à un manque de compacité des Fohlen.

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[Schémas de buts quasi similaire : en haut l’ouverture du score de Ginter face à Ingolstadt, en bas le second but d’Aubameyang face au Hertha Berlin]

Flexibilité tactique

Outre son attache à la possession de balle (60% de moyenne, 84% de passes réussies, 18 tirs cadrés -de moyenne !-), au fil de ses expériences et eu égard à ses effectifs, Thomas Tuchel a su également développer une vertu dans son approche du jeu : l’adaptabilité à l’adversaire. Tuchel n’hésite pas à changer de systèmes en cours de match. Et cette flexibilité tactique, Tuchel en a déjà fait preuve face au Borussia Mönchengladbach et face au club norvégien de Odd en Europa League.

Quand il était l’entraîneur de Mayence, son équipe était à la fois capable de presser haut comme de jouer bas ou en zone médiane en formant un bloc compact. Cette capacité à serrer les lignes, à bien défendre sur la largeur et à utiliser la ligne de touche comme un outil de défense à part entière n’était pas l’apanage de l’Atlético Madrid de Simeone lors de la saison 2013-2014. A l’époque, Tuchel démontrait qu’il pouvait incarner l’antithèse de l’entraîneur qu’il est devenu aujourd’hui. Faire en sorte que son équipe maîtrise davantage l’espace que l’utilisation du ballon avec comme consigne la discipline collective et la coordination des déplacements. Avec lui, ses équipes n’ont pas de difficultés à assimiler ses idées dans le but de développer une certaine manière de jouer. Et le match face au Borussia Mönchengladbach évoqué plus haut nous l’a déjà démontré. Sa réussite ne repose pas seulement sur les capacités de son onze initial mais aussi sur sa lecture des mises en places adverses. A Mayence, Tuchel était capable de sacrifier un joueur majeur au nom de la stratégie voulue (André Schürrle). Une flexibilité qui s’accompagne donc d’une fréquente rotation où chaque joueur doit assimiler son rôle.

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Zone de passes de Piszczek (en haut) et Schmelzer (en bas) contre le Borussia Mönchengladbach, les deux latéraux évoluent principalement dans le camp adverse.

Face à Gladbach donc, Dortmund a oscillé entre le 4-2-3-1 et le 4-1-4-1 avec une première ligne haute. On a vu une équipe capable de mettre en place son gegenpressing habituel comme d’être plus patiente dans la construction. C’est simple, sur les quatre buts marqués, les deux premiers ont été marqué sur attaque placée, les deux autres sur des contres bien menés. En revanche, si contre Dortmund, les Borussen se sont attachés à déstabiliser le 4-4-2 de Lucien Favre en insistant sur les côtés, quatre jours plus tard face à Odd, la donne fut différente.

De fait, l’organisation du club norvégien (4-1-4-1) n’était pas guidé par le ballon, ce qui a contrarié le jeu de possession de Dortmund. Ainsi, en étant mené à la mi-temps (1-3), malgré la domination, Tuchel a fait quelques changements. Il a d’abord modifié le rôle de quelques joueurs. En première mi-temps sur l’aile gauche, Mkhitaryan s’est recentré au coeur du jeu pour apporter davantage de créativité aux côtés de Shinji Kagawa et permettre ainsi à Schmelzer d’avoir le côté gauche pour lui seul. Puis à l’heure de jeu, alors que le score était toujours défavorable (2-3), Tuchel a sorti Kevin Kampl (depuis parti au Bayer Leverkusen) pour faire rentrer un attaquant : Adrian Ramos. Du 4-2-3-1 initial, Dortmund est passé en 4-4-2 (Weidenfeller – Schmelzer, Hummels, Sokratis, Ginter – Weigl, Gundogan, Kagawa, Mkhitaryan – Ramos, Aubameyang). La variation des mouvements de Mkhitaryan et de Kagawa au coeur du jeu comme sur les ailes a rendu – comme face à Gladbach – le système plus dynamique pour ne pas dire illisible. Si bien que sur le but vainqueur de Mkhitaryan, nos deux protagonistes sont au départ de l’action en position d’ailier. Shinji Kagawa, sur l’aile gauche centre au deuxième poteau pour Mkhitaryan qui déboule de son aile droite. Schmelzer, habituel latéral gauche avait compensé ce dépassement de fonction du japonais en se positionnant à l’intérieur du jeu, en soutien de ce dernier. En clair, Dortmund a parfaitement su réagir tactiquement avant même la mi-temps. Un retournement de situation incroyable (0-3 à 4-3) à mettre au crédit des joueurs certes, mais surtout à l’entraîneur.

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Dernier exemple de l’efficacité du discours de l’entraîneur hier lors de la 3ème journée de Bundesliga face au Herta Berlin. Alors que la possession de balle de Dortmund restait stérile face à l’organisation basse berlinoise (5-4-1), une « pause hydratation » à la 24ème minute est proposé aux vingt-deux acteurs. Thomas Tuchel en profite pour haranguer ses troupes et donner ses consignes. Trois minutes plus tard, à l’issue d’un corner joué à deux, Kagawa centre pour Mats Hummels qui marque au deuxième poteau. 1-0. Une ouverture du score grâce à la pause tactique ? Cette situation n’est pas sans rappeler celle de la dernière Coupe du monde où en huitièmes de finale face au Mexique, Louis van Gaal avait profité de la seconde « pause hydratation » à la 78ème minute de la rencontre pour demander à Dirk Kuyt d’accompagner Klaas-Jan Huntelaar sur le front de l’attaque. Menés (0-1), les Pays-Bas avaient fini par l’emporter (2-1), direction les quarts de finale.

La discipline n’exclut pas la créativité

Il est certain que Tuchel ne sera pas le père protecteur comme Klopp l’a été, mais Dortmund n’a pas pris Tuchel pour l’être. Si l’homme a été choisi, c’est pour sa capacité à faire développer tactiquement ses équipes. Le problème tactique était évident la saison dernière, la faute à une unidimensionnalité dont le club ne pouvait plus se dépêtrer. Le gegenpressing fonctionne face à des équipes qui s’exposent un minimum, mais ce n’était plus le cas. Donc les Borussen avaient besoin d’une nouvelle mentalité et Tuchel est exactement l’homme qu’il leur fallait. Il ne s’agit pas d’une révolution en soi, mais la quête de titres est dans les détails. Tuchel est un étudiant du jeu. S’il a rencontré un mathématicien durant son année sabbatique (2014-2015), l’homme à l’habitude de consulter des scientifiques sur différents sujets. Il s’est par exemple appuyé sur des études du neuroscientifique Wolfgang Schöllhorn pour améliorer la qualité de ses entraînements. Afin que les joueurs améliorent leurs repères dans l’espace, il a également l’habitude de faire ses entraînements sur des terrains de tailles différentes. L’idée : améliorer les capacités cognitives de ses joueurs en les mettant dans leurs ultimes retranchements de sorte à ce qu’ils ne soient pas surmenés en match (cela demande une rapide prise de décision et d’action). Aussi, dans sa quête de solution et de créativité, il s’inspire d’autres sports de ballons comme le volley ou le basket.

Tuchel est un coach pointilleux, innovant, exigeant. Personne ne peut prédire si le Borussia Dortmund sera compétitif sur le long terme, mais le club a fait le choix du coach idoine pour retrouver les sommets. La répétition des dernières performances guidera le club vers la première étape : redevenir le principal rival du Bayern Munich. Mais Tuchel voit plus loin. « Jurgen Klopp a réalisé sept grandes saisons ici. Nous allons maintenant tenter d’écrire un nouveau chapitre. »

Romain Laplanche

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