Ajax 1991-1997 : Les dessous de l’ère Van Gaal, la formation (3/3)


La qualité de la formation de l’Ajax était connue à travers le monde bien avant que van Gaal ne vienne au club. Les plus grands succès ont toujours été basés sur des joueurs qui étaient issus de la formation. Et l’effectif de l’Ajax de van Gaal ne fait pas exception.

Les frères De Boer, Edgar Davids, Clarence Seedorf, Edwin van der Sar, Patrick Kluivert, Michael Reiziger etc. Tous ont grandi au club. Tous ont fait leur début avec l’Ajax à un âge où peu de clubs leur auraient donné leur chance. Tous ont explosé sous les ordres de Louis van Gaal. En finale de la Ligue des champions 1994/95, pendant que l’AC Milan ne jouait qu’avec deux joueurs de moins de 25 ans (Christian Panucci et Demetrio Albertini), l’Ajax ne présentait que deux joueurs au-delà de 25 ans, Danny Blind et Frank Rijkaard.

Si van Gaal a continué de prôner la politique de formation ajacide, Van Gaal ne serait pas Van Gaal s’il ne l’avait pas marqué de son empreinte. Très tôt après sa nomination, il a voulu affiner les exigences. Des exigences qui devaient être en adéquation avec le développement du football moderne. Pour cela, il prit une décision : parallèlement au centre de formation, Van Gaal partit à la recherche d’un assistant qui pourrait, de manière indépendante, participer au nouveau défi.

Son travail en amont lui avait déjà permis de percevoir ce qui devait être amélioré. Ce qu’il voulait, c’était le profil d’un « directeur de centre de formation ». D’une personne qui devait l’assister et partager avec lui la même connaissance du jeu. Ce coach, c’est Co Adriaanse, entraîneur à la réputation nationale pour son approche exigeante du jeu, son attachement à la rigueur individuelle, qui avait démissionné du PEC Zwolle et qui fut remercié par le FC Den Haag. L’Ajax lui propose dans un premier temps un contrat d’un an, mais à l’issue de la première saison, son travail était si remarquable qu’il signa un CDI.

Van Gaal staff Co Adriaanse
Co Adriaanse

Van Gaal lui laisse toute liberté pour travailler mais n’exige de lui qu’une seule chose : des rapports quotidiens à faire sur les jeunes. « La continuité est particulièrement importante dans le développement des jeunes. C’est pourquoi mon rôle a été crée par le board du club sur l’avis de Louis van Gaal », livre Adriaanse. Au final, Van Gaal passe tellement de temps avec les jeunes qu’il est pleinement conscient du potentiel de chaque joueur, du plus jeune aux membres de la réserve.

Rapport personnalisé, TIPS et évolution du modèle Ajax

Dès sa première année, Adriaanse se mit donc à établir les rapports demandés. Des rapports complets sur chaque jeune joueur. Deux fois par an, en avril et en décembre, ledit rapport est présenté au joueur et à ses parents. Un rapport scolaire suivi des éléments footballistiques suivants :

  • Contrôle de balle, dribble, passe, capacité d’élimination, frappe, vitesse d’exécution, jeu de tête, habileté devant le but, courses et vitesse avec ballon.
  • Capacité à gagner son duel en 1 vs 1, têtes défensives, tacles glissés, tacles, attaque du ballon.
  • Capacité à créer des combinaisons, vision du jeu, jeu de position, adhésion aux tâches assignées.
  • Personnalité sur le terrain, capacité à se sortir du marquage, vitesse de 0 à 10 yards, de 10 à 30 yards, au-delà de 30 yards, mobilité, force dans les duels, endurance, détente et « running skills ».
  • Charisme, leadership, mentalité en match, attitude envers les coéquipiers, le coach, l’arbitrage, etc., réceptivité au coaching et capacité à résister à la pression.
  • Autres informations : modestie/effronté, créatif, serviable, caractère, technique, pied droit, pied gauche, deux pieds.

Pour chaque élément, le joueur reçoit une note de 1 à 9.

Van Gaal 16 mai 96Après cet aperçu dans l’évaluation donnée aux joueurs et aux familles, Adriaanse s’est attelé à la préparation d’une analyse profonde des forces et des faiblesses de chaque joueur en vue de la sélection drastique. L’évaluation s’effectue via un système analytique : le TIPS, qui deviendra un terme familier pour l’ensemble du football néerlandais.

T pour Technique. Le joueur doit savoir maîtriser son ballon.
I pour Intelligence/Perspicacité. Le joueur doit avoir la capacité d’observer et de penser à l’avance. C’est l’intelligence cognitive.
P pour Personnalité. Le joueur doit être capable de bien communiquer avec les autres, assurer le leadership, être créatif, montrer du flair et de l’audace, être réceptif vis-à-vis de ses partenaires et être discipliné.
S pour Vitesse, élément essentiel pour tout joueur de l’Ajax. Vitesse pour se démarquer, mobilité et vitesse sur longues distances.

Entre continuité et innovation

Ce n’est qu’avec toutes ces données que Co Adriaanse prépare son plan de développement pour les jeunes de club axé autour de la flexibilité tactique et de la polyvalence. « Naturellement, la philosophie de jeu de l’Ajax existait avant que je ne vienne. Les joueurs de l’Ajax doivent produire du divertissement. Vous êtes un artiste, vous devez être compétitif et vous devez toujours gagner. Pour cela, les points de départ inhérents au style de l’Ajax sont simples : jouer dans la partie de terrain adverse en se créant beaucoup de situations de buts. Vous devez aussi être capable de fonctionner dans le concept du 3-4-3. Mais pas que. « Avant d’arriver en U16, nous voulons que nos joueurs maîtrisent plus qu’un système (4-4-2, 4-2-3-1). C’est important parce que les joueurs sont confrontés à de nouveaux espaces, à de nouvelles relations spatiales. C’est important pour les repères entre coéquipiers et vis-à-vis de l’adversaire. On doit aussi chercher de nouvelles solutions. […] Pour cela, vous devez avoir des joueurs multifonctionnels, capables d’interchanger leurs positions, d’évoluer aussi bien sur les côtés que dans l’axe. Un ailier gauche doit être capable de jouer latéral gauche ou milieu gauche. A l’orée du XXIème siècle, il n’y aura pas de place au sommet pour les joueurs cantonnés à une seule position. Je suis certain de ça, et évidemment, notre scouting staff prend cet aspect en compte. »

« Chaque équipe de jeunes de l’Ajax dispose de 16 joueurs. Il y a 2 gardiens, 4 joueurs droitiers occupent les places de 2, 6, et 7 ; 4 joueurs gauchers celles de 5, 8 et 11 ; 3 joueurs pour les postes de 3, 4 ; et 3 joueurs pour le 9 et le 10. Cela s’applique depuis les U10 jusqu’à l’équipe première. Durant leur développement, les joueurs jouent donc continuellement dans les 2 ou 3 positions pour lesquelles ils ont été sélectionnés. »

Van Gaal regarde ses ouailles taffer prépa de la saison 95.96

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Technique de précision

Avec la refonte structurelle et la volonté par l’étude de développer au mieux le modèle Ajax, le développement du style Ajax passe par une prédisposition : la technique. Une technique que l’on travaille et perfectionne dès le plus jeune âge (U8-U10). Ainsi pour faire la transition/translation avec le foot de rue, l’Ajax use d’une multiplicité de balles lors des entraînements. Des balles dures, des balles crevées donc lourdes, des balles de tennis et des balles en caoutchouc. Ils acquièrent ainsi au plus vite cette « sensation » avec le ballon, celle qui leur apprend comment utiliser au mieux leur pied. Le principe est simple : tout jeune qui aura appris à maîtriser toutes sortes de balles sera plus à même de maîtriser une balle de taille standard.

« La compréhension de ces concepts est très importante. C’est pourquoi l’Ajax prend un soin tout particulier, pour les catégories U10 et U12, d’utiliser des coachs qui ont les qualités pour s’adresser à cette tranche d’âge. Ils doivent être jeunes (parce que l’écart d’âge ne doit jamais être trop important) et capables de les comprendre. Leur monde, leur manière de parler,… Ces coachs, au-delà d’être en bonne condition physique, doivent être en mesure de donner le parfait exemple. Cela passe par les exercices académiques de Wiel Coerver, où la démonstration de l’exercice demeure plus explicite qu’une explication en détails. » Un procédé encore en cours au sein du club.

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« Cette passe vers l’arrière, c’est le début d’une nouvelle attaque »

« Le modèle étranger qui me plaît le plus est celui de l’Ajax de Louis van Gaal, c’est-à-dire une équipe flexible pour composer ses lignes en fonction des exigences de l’adversaire au moment de la récupération de la balle. Moi, ce qui m’intéresse, c’est que l’équipe ait un projet de jeu propre et indépendant sur les phases offensives. L’Ajax réalisait en moyenne, j’ai calculé, 37 passes vers l’arrière. Le supporter voit ça comme un refus de jouer, mais indéniablement, cette passe vers l’arrière, c’est le début d’une nouvelle attaque. »  Marcelo Bielsa

Il est communément intégré que l’un des principes du jeu de l’Ajax est de jouer dans la partie de terrain adverse. L’espace y est souvent rare, chaque joueur doit créer son propre espace et si la brèche ne se crée pas, si aucune ligne de passe n’est trouvée, le joueur en possession du ballon doit toujours transmettre la balle en retrait si une passe vers l’avant est impossible. Les jeunes joueurs apprennent ce principe tactique par la métaphore suivante : « Je m’approche d’une maison et je veux entrer par la porte d’entrée. Cela m’est impossible. Elle est fermée et personne ne veut me laisser entrer. Comment faire ? La plupart des jeunes veulent résoudre le problème en passant par la fenêtre. ‘Non’ dira le coach, ‘Je fais le tour de la maison à la recherche de la porte ouverte’. Et si la porte de côté est aussi fermée, comment entrer ? La plupart des jeunes connaissent désormais la réponse : ‘J’entre par la porte de derrière (= le back door).’

Le lien avec le système Ajax est ainsi fait et on peut désormais entendre des jeunes dire : ‘Si on ne peut pas jouer vers l’avant, on doit essayer de passer par les flancs. Et si ce n’est pas possible, on doit revenir en arrière à la condition qu’un défenseur soit en position.’ » […] Co Adriaanse résume l’esprit du formateur ajacide : « Vous pouvez apprendre par cœur un best-seller sur les exercices d’entrainement, mais la capacité à agir au bon moment, de faire une analyse précise et de montrer comment les choses doivent être faites, cela est beaucoup plus important. C’est le cœur du sujet. »

Son sujet, le club ajacide le maîtrisera comme jamais le 22 novembre 1995, en phase de poules de C1 face au Real Madrid. Tenant du titre et invaincu toutes compétitions confondues, l’Ajax donne la leçon au Real Madrid de Redondo, Zamorano, Laudrup et du jeune Raúl au Bernabéu. La domination est absolue. Les ouailles de van Gaal l’emportent par deux buts d’écart (0-2) comme ils auraient pu en mener de six (trois transversales et un but injustement refusé à Kluivert). Jorge Valdano, coach du Real, à la fin du match, déclare : « L’Ajax n’est pas juste l’équipe des années 90, elle joue un football d’utopie. »

Pour en savoir plus, lire : The Coaching Philosophies of Louis van Gaal and the Ajax Coaches, de Henny Kormelink et Tjeu Seeverens

Romain Laplanche

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2 réflexions sur “Ajax 1991-1997 : Les dessous de l’ère Van Gaal, la formation (3/3)

  1. Bravo pour l’ensemble, cette trilogie sur l’Ajax de Van Gaal est remarquable. Vous m’avez régalé, merci.

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