Andy Schleck, l’appel du large (Pinerolo – Galibier 2011)


Andy Schleck a décidé de mettre un terme à sa carrière professionnelle à 29 ans à la suite d’une succession de blessures (fracture du sacrum en 2012, rupture des ligaments croisés et collatéraux du genou droit lors du dernier Tour de France) et d’un mental en berne. Il ne sera pas question ici de revenir sur la carrière du cycliste luxembourgeois, ses succès, ses déboires et son sens tactique discutable. Nous ne reviendrons pas non plus sur son duel éphémère avec Alberto Contador, ce saut de chaîne lors de la montée du Port de Balès du Tour 2010 qui précipita la victoire finale du Madrilène (qu’Andy Schleck remportera finalement sur tapis vert), ou même de ses sorties nocturnes. Non, une étape du Tour de France synthétise le coureur, l’homme et la personnalité : 18ème étape du Tour de France 2011, nous sommes le 21 juillet. Le peloton part de Pinerolo pour prendre la direction du sommet du Galibier. Et alors qu’il reste 62 kilomètres, le leader de l’équipe Leopard-Trek décide de se lancer dans une longue épopée.

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Éclosion dans le chaos

2008. L’année du grand déballage des affaires de dopages et des déchéances à la chaîne. Entre aveux libérateurs des anciens de la T-Mobile (Aldag, Sinkewitz, Jaksche, Zabel), nouvelles révélations dans l’affaire Puerto qui déciment toute une génération, EPO troisième génération (CERA), testostérone à la mode (Landis dès 2006, Mathias Kessler, Bjorn Leukemans…), etc. Le Tour de France n’a pas commencé que les têtes d’affiches tombent. Alberto Contador est le leader d‘une équipe Astana non invitée par ASO suite aux révélations de cas de dopage en 2007 d’Alexandre Vinokourov et d’Andreï Kaschechkin. Danilo Di Luca (contrôlé positif lors du Tour 2007) est rattrapé par l’affaire Oil for Drugs et évolue dans une équipe continentale. Ricardo Ricco et Leonardo Piepoli, les deux leaders de l’équipe Saunier-Duval sont déclarés positifs à l’EPO lors du Tour 2008. L’équipe dans son ensemble se retirera, soupçonnée de dopage organisé. Les saisons 2007 et 2008 n’arrêteront pas la course à la médecine dopante mais le coup de balai fut sec, rapide, et assez efficace. Visiblement, il le fut un peu trop pour la société organisatrice puisque les contrôles étant effectués par l’AFLD (Agence Française de Lutte contre le Dopage) pour ce Tour de France, ASO décidera de redonner les clés de la lutte antidopage à l’UCI, pour qui l’honnêteté et l’éthique sont des notions qui lui sont inconnues.

2008, c’est aussi et surtout la victoire de Carlos Sastre lors du Tour de France. Après avoir accumulé les places d’accessits, Sastre devenu leader l’emporte grâce aux frères Schleck qui l’emmène sur un fauteuil [1]. Ce Tour de France est donc le premier du jeune Andy Schleck, 23 ans, un an après sa deuxième place du Giro. Pour le Tour suivant, on lui promet le leadership de l’équipe CSC qu’il partagera avec son frère aîné. Lors de ce Tour 2008, Sastre s’était presque assuré le Tour à l’issue de la montée de l’Alpe d’Huez aux dépens de Cadel Evans. L’Australien ne le sait pas encore, mais trois ans plus tard, il remportera le Tour du haut des 21 lacets (19ème étape), le lendemain de l’étape Pinerolo-Galibier au final bien plus épique.

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Montée de l’Alpe en 2008, Cadel Evans doit déjà se battre contre le temps.

Une odyssée symbolique

En 1974, Raymond Poulidor perdait le Tour de France au profit d’Eddy Merckx lors de la 11ème étape. Lieu du crime : le Galibier. En cette première étape alpestre du Tour 2011, étape-reine de cette 98ème édition (3 cols Hors Catégorie à plus de 2300 mètres d’altitude : col d’Agnel, l’Izoard et la montée finale du Galibier), Alberto Contador a perdu sa couronne au même sommet, avec Andy Schleck dans le rôle du bourreau. Dans un cyclisme stéréotypé où le coureur se trouve bien souvent étranger à lui-même, où sa passion devient un travail aliénant puisque dépendant des consignes de l’équipe, le Luxembourgeois a rappelé aux autres leaders qu’une étape de haute montagne du Tour de France ne se galvaude pas, se respecte. C’est le centenaire du Galibier, alors il faut rendre au cyclisme ses titres de noblesse. Schleck avait décidé de courir cette étape à l’ancienne. Et ce fut du grand art.

Au bon souvenir des aïeux, le Mondorfois, alors 4ème du général à 2’36 de Thomas Voeckler (due à une défaillance à Hautacam), a attaqué à soixante deux kilomètres de l’arrivée. Pas n’importe où, dans le col de l’Izoard, plus précisément dans la Casse déserte, lieu où les stèles de Fausto Coppi et Louison Bobet lui ont fait signe que le moment était venu d’entrer dans la légende. En bon connaisseur, le cadet de la fratrie avait tout planifié. Les échappées matinales laissaient déjà supposer que les Leopard-Trek avaient des ambitions. Dans une échappée de 19 coureurs, l’équipe luxembourgeoise avait placé deux coureurs à l’orée du col d’Agnel : Joost Posthuma et Maxime Monfort pour servir de piston. Les pions étaient placés. C’est ainsi qu’au pied de l’Izoard, le leader, en sifflant, signifie à ses deux coéquipiers de luxe, Stuart O’Grady et Jens Voigt qu’il est temps de rouler. Tout est en place : lieu mythique, suiveurs hors-pair (Merckx, Hinault, Thévenet, Poulidor), peloton en léthargie. Schleck remonte à l’avant du peloton, se retourne, se dresse sur les pédales et file. Le peloton n’a aucune réaction. Après son incapacité à faire la différence dans les Pyrénées malgré des multiples coups de semonce, dans les Alpes, Andy Schleck est traité comme un simple cyclotouriste.

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Démonstration collective pour un duel homérique

Et pourtant, personne ne sait encore que chacun se retrouvera le lendemain matin. Dans l’ascension de l’Izoard, le Luxembourgeois ramasse les « morts » (dépose à un à un les échappées du jour), inconscients de la difficulté de l’étape qui les attendaient. Schleck est irrésistible. Posthuma est incapable de lui servir de point d’appui, et constate que son leader prend à la fois du temps sur les hommes de têtes (Iglinsky, Roche, Monfort, Devenyns, Silin) et sur le peloton devenu groupe maillot jaune. Avec plus d’1’30 d’avance au sommet sur ledit groupe, l’équipe Leopard-Trek profite de la descente vers Briançon pour mettre en branle la seconde étape du briefing matinal : Maxime Monfort se relève pour entamer un relais stratosphérique dans la plaine jusqu’au pied du Lautaret. La lutte est inégale : 3 hommes se relaient [Monfort, Devenyns, Schleck] face à 3 équipes [Saxo Bank, Euskaltel, BMC] ; pourtant, face à un peloton qui compte dans ses rangs des équipiers de leaders asphyxiés, l’écart grimpe encore dans la portion de plaine. 3 minutes. 4 minutes. 4’30 dans l’ascension du Lautaret, prémices du Galibier (2645 mètres d’altitudes, toit de ce Tour de France). Schleck, désormais seul, dépose le dernier élément de l’échappée matinale (Iglinsky) quand le groupe Evans peine à stopper l’hémorragie. Ça se regarde, se questionne, ça tergiverse. Devant la tournure des événements, Cadel Evans prend ses responsabilités en tête du groupe en prenant la poursuite à son compte à neufs kilomètres du sommet, après que les quatorze premiers se soient consumés sans réelle organisation. La course se résume alors au duel Schleck – Evans. L’un veut faire les écarts pour le général, l’autre défendre ses espoirs de gagner le Tour. Le Luxembourgeois résiste à l’effort de l’Australien et gagne-là la plus grande victoire de sa carrière (avec plus de deux minutes d’avance sur son frère Fränk et 2’15 sur le leader de la BMC). Evans aura réussi à combler suffisamment le retard concédé pour empêcher au Luxembourgeois de célébrer son possible premier Tour de France, et par voie de conséquence de fêter le sien trois jours plus tard. Quoi qu’il en soit, la lutte des deux hommes à distance, et dans leur style, restera.

Cette étape menant au Galibier est un OVNI du cyclisme moderne. Un coup de Trafalgar peu fréquent pour un coureur de cette trempe : faire le dernier tiers de l’étape de haute montagne du jour seul comme un grand, en se dépouillant pour tenter de s’octroyer l’étape et avec l’optique de bouleverser le Tour de France. Ses codes et son esprit. Cette grande offensive a vu la naissance d’un leader rongé par l’orgueil d’un côté (Andy Schleck) et la figure du besogneux héroïque de l’autre (Cadel Evans). Evans et ce faciès qui exprime autant la douleur que l’admiration : traits marqués, mâchoire inférieure en avant, regard orienté vers le guidon plutôt que l’horizon, gros braquets et montée en danseuse avec peine mais avec une incroyable conviction. Face à lui, l’antithèse en la personne du Luxembourgeois. Un jeune survolté, assurément surdoué, sorte de tige longue et maigre taillé pour le bitume qui s’élève, à la tête bien haute, aux jambes qui moulinent car facile, et aussi « beau » parce qu’assis. Assis en seigneur.

Andy schleckCe 21 juillet 2011, Schleck n’avait pas que la dégaine du seigneur, il en avait aussi la grandeur. Prêt à tout pour l’obtention de la 98ème édition, son audace aura réveillé l’amour du vélo pour le plus réfractaire des suiveurs habitué aux pratiques immorales exercées pour le même but [2]. Sinon pour la performance, à ce pourquoi le vélo fait foi : que le coureur se mette à nu. Qu’il accepte de partager sa souffrance alors qu’il reste plus de 60 bornes. Que son visage transpire la détermination et l’insoumission en remettant en cause délibérément la modernité. Une modernité où jalonnent stratégie et opportunisme sur l’autel des sacrifices. Du plus pur désintérêt sinon d’écrire sa propre histoire et celle du Tour.

Désormais débarrassé d’une responsabilité qu’il n’a jamais vraiment demandé, Andy Schleck va pouvoir se consacrer pleinement à ce qui l’anime : la pêche, la chasse, la famille, la bouffe et la binouze ; bref, il va pouvoir profiter de la vie comme il l’a toujours fait. Avec le vélo en toile de fond, évidemment. La personne et le coureur ne faisaient qu’un : aux allures de quadra concernant les hobbies mais un homme de son temps dans l’esprit. Un coureur bien loin de l’approche scientifique de son sport et aux profils déshumanisés dont nous sommes contemporains. Une sorte de dernier romantique du cyclisme moderne. Simplement.

Romain Laplanche

[1] Peut-être aussi par certains procédés prohibés, l’homme ayant côtoyé dans sa carrière que deux managers et pas n’importe lesquels, Manolo Saiz et Bjarne Riis.

[2] « Il » et « on » attendra cependant que celui-ci ait échappé aux normes du milieu, étant donné que le Luxembourgeois a baigné dans un environnement peu encourageant (dirigé par Bjarne Riis et Kim Andersen jusque-là, frère qui monnaye des « plans d’entraînement » avec Fuentes -2006- et qui sera contrôlé positif à un produit masquant, le xipamide en 2012, père ancien coureur des années 60-70, etc).

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