Le Chili de Sampaoli


Véritable attraction de la Coupe du Monde 2010, le Chili revêt une fois encore un statut particulier à l’orée de la Coupe du Monde 2014 brésilienne : susciter la fascination par son sens du collectif et faire figure d’outsider, même si le for intérieur des consciences croit à l’exploit à moitié. Pour cette édition, un disciple autoproclamé de Bielsa est aux commandes, Jorge Sampaoli. Un homme aux mêmes méthodes, au même engagement et à la même philosophie : jeu ultra-offensif à coups de défense à trois et de pressing tout terrain pour un chaos incessant. Comme sous Bielsa, le Chili crée l’engouement par un argument : le jeu. Présentation.

De Bielsa à Sampaoli, l’intermède Borghi

4 novembre 2010, Jorge Segovia est élu à la présidence de la Fédération chilienne de football (ANFP) et remplace ainsi le président sortant Harold Mayne-Nicholls. Un mois plus tard, Segovia est déchu de sa présidence en vertu de l’article 164 de l’ANFP (le néo-président passait des accords commerciaux entre ses entreprises et son club l’Union Espanola) [1]. De nouvelles élections sont organisées en janvier 2011 au cours desquelles Sergio Jadue, appuyé par Segovia, est élu. Conséquence, Bielsa quitte le Chili en raison de divergence de points de vue avec l’opposition. Quoiqu’il en fût, l’Argentin avait lié son sort à celui de Mayne-Nicholls.

5 février 2011, Claudio Borghi remplace Marcelo Bielsa à la tête de la Roja. Plus que cela, il doit remplacer un mythe. Un entraîneur qui a révolutionné non seulement le football chilien mais aussi la manière de tout un peuple de le percevoir. Borghi ne doit pas subir un simple héritage, mais le legs d’une divinité locale.

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San Marcelo

Bien conscient de la tâche qui l’attendait, Claudio Borghi déclarait avant d’entamer la Copa America 2011 argentine, première grande compétition de son mandat : « Bielsa a laissé plus de veufs au Chili que la Seconde Guerre Mondiale. Je n’ai jamais aimé les comparaisons et ça serait irrespectueux de me comparer à lui, qui a plus de prestige que moi comme entraineur. Le Chili a une équipe bien formée. Bielsa a fait un grand travail, des très bons qualificatifs et un bon mondial. »

C’est en outsider que le Chili aborda donc cette Copa America 2011 avec l’intention non exagérée de la remporter. Mais lors d’une Copa America qui a consacré l’équilibre et la flexibilité, le Chili n’a pu atteindre le graal, défait en quart de finale par le Venezuela. Et si le football qui caractérisait le Chili ne l’a jamais quitté, le deuxième semestre de l’année 2011 marque le début des ennuis. Le Chili accumule en séries défaites ou victoires, mais surtout les infos de la rubrique fait divers. L’œuvre de Borghi se cristallisera à travers une faille et non des moindres : la discipline.

« El Bautizazo »

Mardi 8 novembre 2011, 15 heures, Jorge Valdivia doit baptiser ses deux filles à Santiago. Toute l’équipe est conviée mais Borghi donne pour consigne de rentrer pour le dîner de 22 heures. Il y a un avion à prendre le lendemain pour l’Uruguay, destination du prochain match comptant pour la 3ème journée des qualifications du Mondial 2014. Le préparateur physique Hernán Torres et cinq autres joueurs accompagneront le meneur de jeu de Palmeiras : Pablo Contreras, Jean Beausejour, Gonzalo Jara, Arturo Vidal et Carlos Carmona. 18h30, Pablo Contreras et Hernán Torres rentrent. Pour les autres, les festivités continuent. Elles auraient continué sur les coups de 20 heures à l’occasion de célébrations posthumes familiales en l’honneur d’un ami personnel d’Arturo Vidal, Nicolas Inda, jeune jockey mort le 31 mai et qui aurait fêté la veille ses 25 ans. Elles auraient ensuite continué à l’hippodrome principal de Santiago (le « Club Hippique ») où Vidal y inaugurait la propriété d’un enclos avec famille et amis autour d’asados. Les cinq larrons rentreront à Juan Pinto Durán (centre technique national) à 22 heures 45, sans dire un mot mais en s’esclaffant, éméchés. Valdivia, Beausejour, Jara, Vidal et Carmona, habituels titulaires de la Roja sont aussitôt écartés [2]. Le Chili perdra lourdement face à l’Uruguay (4-0). Plus grave encore, cette affaire vient rompre un contrat moral. Le 8 octobre au lendemain de la défaite 4-1 face à l’Argentine, Borghi, ses adjoints, Valdivia, Ponce et Claudio Bravo s’étaient réunis de manière extraordinaire sinon pour évoquer la défaite, faire le point avec Valdivia et Beausejour sur leur indiscipline. A l’issue de cette réunion, les protagonistes étaient tombés sur un commun accord : tout écart de comportement sera sanctionné. Le compromis n’aura duré qu’un mois.

Par cette affaire, le Chili mesure la différence dans le traitement disciplinaire entre Bielsa et Claudio Borghi. Celle-ci est au-delà du champ technico-tactique : à ses joueurs, Bielsa leur redéfinit le sens de jouer au football. La première des vertus étant de perpétuer le sens des responsabilités, par son Verbe, il leur insuffle une mentalité marquée de son empreinte si bien qu’ils deviennent siens. Chez Bielsa, la discipline ne se négocie pas, c’est un processus : Luis Bonini, son préparateur physique, sert de « cerbère » (c’est lui qui raisonnait les joueurs « déviants ») et les méthodes deviennent des routines qui minimisent les écarts de conduite (parce qu’il y en a eu) : mises au vert dans des hôtels à sa cause, entraînements aux aurores notamment. L’instabilité chronique ne permit pas à Borghi d’instaurer une quelconque pérennité dans la mise en place de ses idées. Une indiscipline extra-sportive qui a fortement mis à mal l’installation d’une discipline tactique.

Chili de Borghi en une screen
Allégorie de l’ère Borghi : le onze-type des hommes écartés ou suspendus.

Rupture avec l’école Bielsista

Car si le football de Bielsa privilégiait les ailes et la verticalité, le football de Borghi se déployait davantage dans l’axe par un jeu de possession. Si pour le premier, la meilleure défense est l’attaque (d’où un pressing unique), pour le second, la meilleure défense est la possession du ballon. L’élaboration du jeu diffère. Si Bielsa a reconstruit la sélection, Borghi n’avait qu’une quête : celle de l’équilibre.

Sous Borghi, le Chili exerce son pressing depuis la ligne médiane quand avec Bielsa, il s’exerçait dans la moitié de terrain adverse pour annihiler la relance. Le jeu de transition fut donc différent : la récupération haute et rapide d’antan fut une tâche davantage rationalisée sous Borghi. Aussi, la manière de jouer est différente car le schéma et le rôle des joueurs est différent. Bielsa utilisait deux systèmes: le 3-4-3 (3-3-1-3) et le 4-2-1-3 quand Borghi privilégiait le 3-4-1-2. Les milieux n’ont pas le même rôle : Borghi a préféré un double pivot Medel/Vidal, Bielsa le seul Carmona ; concernant l’attaquant, Humberto Suazo, buteur sous Bielsa, participait davantage au jeu sous Borghi ; Bielsa prône la flexibilité et la polyvalence, Borghi est plus attaché à la spécialisation des postes mais donne plus de libertés (Alexis Sanchez)…

Sous Borghi, le pressing est moins intense car moins haut, la construction depuis les côtés est moins systématique, le jeu de passe est davantage erratique. Plus généralement, avec le départ de Bielsa, le Chili a perdu sa manière d’être (mentalité et concentration) à défaut de perdre son savoir-faire.

Chili de Borghi les différentes formations après 6 journées
Configuration des six premiers matchs qualificatifs pour la Coupe du Monde 2014 sous l’égide de Borghi.

Ennuyé par les blessures (Alexis Sanchez) et les actes d’indisciplines, après les six premiers matches, el Bichi a utilisé cinq équipes différentes et n’a pu aligner que deux fois la même d’un match à l’autre (face à la Bolivie et le Vénézuela). Seulement deux joueurs ont participé à ces six matchs qualificatifs (Bravo et Suazo) et 29 joueurs ont été utilisé. Cela demanda une réadaptation : le 3-3-2-2 contre l’Argentine en ouverture est devenu un 3-4-1-2 contre le Pérou et l’Uruguay puis un 3-4-3 contre le Paraguay (3-1-3-3) [Voir capture d’écran].

En juin 2012, à l’issue de ces six premières journées de qualifications, Vidal est de retour de suspension, Eduardo Vargas et Gary Medel sont écartés pour une énième virée nocturne, le Chili obtient une victoire à Caracas (Venezuela) succédant à celle acquise face à la Bolivie et permet à la Roja de mener la zone Amsud. Une dynamique en trompe-l’œil puisque suivront cinq défaites consécutives face à la Colombie (1-3), l’Équateur (3-1), l’Argentine (1-2), et deux autres en amical (Équateur et Serbie) qui scelleront l’avenir de Claudio Borghi (limogé le 14 novembre). La Roja est désormais sixième. Le 3 décembre, le nouveau sélectionneur est nommé, il s’agit de Jorge Sampaoli.

Sampaoli, dans la continuité de Bielsa et l’innovation

Peu avant son éviction, Borghi en avait profité pour afficher explicitement sa rupture avec le football de Bielsa dans une interview donnée à La Nación : «Tout le monde parle de sa méthode, mais qui l’a vu travailler, puisque personne n’entrait au centre d’entraînement ? Quel est le style Bielsa ? Trois défenseurs, deux hommes de couloir… Ça, Bilardo le faisait dès 1986. Au football, tout a déjà été inventé.» «Je ne vois vraiment pas l’intérêt de m’enfermer chez moi à regarder des vidéos de matches.»

Un homme a vu de ses propres yeux le style Bielsa et trouve un intérêt à regarder des centaines de vidéos séquencées en phases de jeu, Jorge Sampaoli.

Jorge Sampaoli

« J’étais tous les jours pendu au football. Littéralement. A tel point que j’étais bielsadépendant (sic). Dès que je sortais ou que j’allais courir, j’écoutais des cassettes de Bielsa. Je suivais et j’enregistrais tous ses discours. J’étais un obsessif de son Newell’s et connaissais son travail depuis qu’il était en fonction avec les divisions inférieures du club. J’ai été jusqu’ à Córdoba (centre-nord argentin) où il donnait une conférence avec Carlos Grigol. Je me suis toujours identifié à sa philosophie, à son projet de football d’attaque, à sa manière dont il voyait le jeu. »

Quelques années plus tard, alors que Bielsa est à la tête de l’Albiceleste (1998-2004), un homme parcourt les 350 kilomètres qui lient Casilda, sa ville natale, de Buenos Aires, au centre d’entraînement. Là, après avoir crapahuté le long du grillage, il observe avec attention les indications que Bielsa donne aux joueurs de la sélection malgré les 300 mètres qui le séparent du champ d’action. « Des exercices tactiques fabuleux » s’exclame Jorge Sampaoli, aujourd’hui âgé de 54 ans, triple champion en 2011 avec la Universidad de Chile (vainqueur de l’Apertura, le Clausura et la Copa Sudamericana). Sampaoli n’est pas qu’un simple bielsista, c’est un fanatique.

Comme Bielsa, Sampaoli est Argentin, comme Bielsa, il a été joueur à Newell’s (il n’est pas passé pro suite à une double fracture tibia-péroné de la jambe à 17 ans). Comme Bielsa, il promeut la jeunesse et ce principe tactique : équipe courte comprenant trois défenseurs, un meneur de jeu avec deux ou trois attaquants. C’est le retour du pressing vertigineux, des triangulations et du jeu rapide vers l’avant.

Comme Bielsa, c’est aussi le retour à la vidéo pour examiner le jeu de ses hommes et… c’est le retour à la vidéo pour décortiquer le jeu adverse. Exemple, dans la préparation de cette Coupe du Monde, il est allé voir Gonzalo Jara, joueur de Notthingham Forest dans la nuit du 9 au 10 février, afin de faire un point sur sa situation et ce qu’il attend de lui. Le défenseur raconte à La Tercera :

« Le profe » Sampaoli était là pour quelques jours. « […] Il m’a donné des informations sur les équipes et les joueurs que nous affronterons. Il sait tout. Il sait quand tel joueur joue, quand tel autre ne joue pas, les types d’entraînements de chacun, les kilomètres que tu coures jusqu’au nombre de sprints que tu fais. Il m’a aussi montré des vidéos des derniers matches que j’ai joué avec la sélection, en particulier celui de l’Espagne. Il m’a dit lors de quelles situations j’ai bien joué, mal joué, celles où je dois m’améliorer en fonction d’une configuration d’une ligne de trois ou quatre défenseurs. »

Une situation qui en dit long sur la minutie de Sampaoli, déjà dans l’individualisation de la préparation (compléments vidéo et compléments physiques) afin d’arriver à la Coupe du Monde dans les meilleures dispositions.

L’arrivée de l’Argentin, c’est aussi le retour aux diatribes qui exhortent l’exemple, le bon sens et la rigueur. […] « Nous ne voulons pas changer notre manière de jouer. Nous refusons de changer en fonction de l’adversaire. Nous devons en vouloir davantage que nos adversaires, les dominer dans l’état d’esprit. Nous irons au mano a mano contre n’importe qui. Notre idée est de surprendre les adversaires qui sont habitués à disposer d’équipes qui régissent à ce qu’elles proposent. » Avec comme recette : « Je crois que la seule manière de réussir est d’unir des joueurs qui prennent du plaisir à jouer. […] Quand tu réussis dans cette société individualiste, c’est par l’engagement à quelque chose d’intangible, avec humilité. C’est comme cela que tout le monde va dans le même sens, et ce peu importe le background social ou culturel des joueurs. » Puis de rajouter : « En dehors du terrain, nous nous sommes battus pour que le footballeur de l’ère post-moderne ressente la nécessité de retrouver l’amateurisme de son enfance et qu’il le traduise dans son actualité, et ce en luttant contre les tentations actuelles. Ce processus suit son cours ». Le Chili de Sampaoli a retrouvé la teneur du Chili de Bielsa, notamment par son identité.

« L’ordre installé par le quatuor défensif est aussi important que le désordre perpétré par les six joueurs offensifs. »

Bien évidemment, la première marque identitaire du Chili, c’est le pressing. Le but ? Essayer de récupérer le ballon aussi vite que possible où qu’il soit sur le terrain et aussi près que possible des buts adverses. Le pressing est analogue à celui de son gourou : haut, constant, en nombre, organisé et raisonné. En nombre pour couper les lignes de passes adverses et la quête du ballon, organisé parce qu’il se décompose en plusieurs vagues et zones : pressing sur le porteur de balle, mise sous pression des potentiels destinataires, et pressing qui s’intensifie particulièrement dans une zone, les côtés.

C’est aussi un pressing raisonné au nom de la transition offensive. De fait, dans le pressing exercé très haut par le milieu de terrain (accompagné de l’ailier respectif), l’(les) attaquant(s) a(ont) un rôle primordial : gêner les options de passe du porteur sans forcément le presser et servir, si la récupération haute recherchée s’effectue, de solution immédiate. Ce pressing génère un bloc qui est aussitôt réutilisé une fois la balle récupérée. Si pressing il y a, c’est pour y trouver une rentabilité : celle que ses joueurs soient idéalement placés en phase offensive. Un bloc dans lequel les joueurs s’ajustent pour proposer au mieux leur solution pour le porteur de balle. On essaie de se proposer en retrait, à hauteur, dans l’espace et en profondeur en fonction des déplacements et des propositions de ses coéquipiers. On maximise les options de passe pour le porteur et ce le plus rapidement possible pour éviter un potentiel contre-pressing.

Quelles sont les consignes pour ces deux clés du jeu ? Utilisation de la largeur du terrain et création de surnombres pour permettre dédoublements et décalages via des appels coordonnées (un décrochage demande un appel vertical et inversement). Il est ainsi devenu habituel de voir l’attaquant excentré venir au cœur du jeu (très souvent le cas d’Alexis Sanchez), le latéral devenir ailier… L’ancien arrière droit Argentin de Jorge Sampaoli avec la Universidad de Chile, Matías Rodriguez, résume l’approche : « Nous attaquons toujours à six joueurs et défendons à quatre. Les six joueurs permutent, gardent le ballon, le font tourner, occupent, créent l’espace, et les quatre autres veillent à fermer les espaces pour (faciliter) la récupération du ballon. L’ordre installé par le quatuor défensif est aussi important que le désordre perpétré par les six joueurs offensifs. »

Chili de Sampaoli Medel Vidal Valdivia

Coupe du Monde 2010 et Coupe du Monde 2014 : les différences

Malgré son attachement certain avec les idées de Bielsa, Sampaoli développe aussi les siennes. « […] Marcelo fait partie des meilleurs entraîneurs de l’histoire du football mondial. Les comparaisons et les recherches de similitudes ne sont pas bienvenues car il est au-dessus de tous les entraîneurs, ou en tout cas de la majorité des entraîneurs. Je me félicite d’avoir beaucoup écouté Bielsa et d’avoir appris beaucoup de choses de lui. Mais par la suite, j’ai trouvé mon identité ; je suis devenu un entraîneur avec la même ligne directrice mais des idées différentes. » [3]

La première d’entre elles n’est pas exprimée par notre protagoniste mais par son meneur de jeu, el Mago Valdivia : « Avec Bielsa, nous avions beaucoup d’intensité, la différence avec Sampaoli, c’est la possession, elle est meilleure aujourd’hui ». « La sélection actuelle est plus équilibrée que celle de Marcelo. » Exemple illustré par le rôle de deux joueurs : Gary Medel et Marcelo Díaz. Gary Medel, plus connu en tant que milieu devant la défense, est, depuis l’ère Bielsa, habitué à évoluer au sein de la défense chilienne (Borghi l’a replacé au milieu de terrain entre-temps). Par sa mobilité, son intelligence tactique, sa ténacité et sa technicité, Sampaoli l’a reconduit à ce poste pour sa capacité à optimiser l’utilisation du ballon depuis l’arrière. D’autre part, dans le 4-3-3 (ou 4-3-1-2), le rôle de Marcelo Díaz (n°21) est prépondérant. Aussi bien dans la construction du jeu que pour l’équilibre. En cas de possession basse (et de pressing adverse), le milieu de terrain devant la défense sert de relais principal au nom de la relance en s’intercalant entre ses deux défenseurs centraux pour servir de solution. Une fois que le bloc est remonté, c’est lui qui sert de courroie de transmission pour servir à tout moment d’option de passe à ses coéquipiers.

Sur le plan tactique, outre le rôle technique ou stratégique joué par chacun, la principale différence se situe dans l’animation du trio offensif. Si Bielsa faisait confiance à un attaquant de pointe (Suazo), Sampaoli semble avoir mis fin à cette habitude. En effet, après avoir utilisé Paredes lors du début de son mandat, désormais, que ce soit en 4-3-3 qu’en 3-4-3, Sampaoli ne peut se passer de Jorge Valdivia. Ostracisé sous Borghi, pour Sampaoli s’en priver serait synonyme de crime de lèse-majesté (« Jorge est le talent que nous ne pouvons pas remplacer »). Étant donné que le trio d’attaque (Valdivia, Sánchez, Eduardo Vargas) ne comprend aucun avant-centre de métier, le rôle attribué au joueur de Palmeiras est celui de faux numéro 9 ou de meneur de jeu avancé entre les deux attaquants excentrés (Bielsa l’avait utilisé de la sorte une fois, contre le Honduras lors de la Coupe Du Monde 2010). Afin de créer le surnombre au milieu de terrain, le Chilien décroche, et si un défenseur central tenait à le marquer à la culotte, son simple déplacement crée un espace plein axe. Celui-ci peut être exploité par un décalage au cœur du jeu ou par l’exploitation dudit espace par Vargas ou Sánchez (ou l’un des milieux de terrain).

Chili-type sous BielsaChili de Sampaoli 3-4-3 version 34-3-3 de Sampaoli

  Le 3-3-1-3 de Bielsa             3-4-3 à plat ou 3-4-1-2 de Sampaoli    L’articulation du 4-3-3 ou 4-3-1-2

[Cliquez pour agrandir]

Bien figurer en Coupe du Monde ne dépend pas que des critères sportifs mais aussi du facteur humain. Ainsi, la difficulté pour un sélectionneur à l’abord de la compétition suprême est de trouver l’équilibre dans le rapport qualité du joueur/qualité humaine pour optimiser la qualité du « groupe ». Et là où Jorge Sampaoli a un privilège assez rare sur ses compères, il est bien dans ce domaine par sa connaissance empirique de certains joueurs. Il s’agit-là d’une conséquence positive issue du passage de Claudio Borghi. En effet, ce dernier a pris soin, du fait de l’instabilité de son mandat, d’utiliser de nombreux jeunes joueurs tels que Charles Aránguiz, Marcelo Díaz, Felipe Gutiérrez, José Rojas, Eugenio Mena etc, des joueurs de la Universidad de Chile de… Sampaoli. Si Bielsa avait su faire sa revue d’effectif lors du Festival Espoirs de Toulon 2008 d’une jeune génération qui avait été demi-finaliste de la Coupe du Monde des moins de 20 ans en 2007, Borghi disposa, lui, des talents de la « U ». Sampaoli n’a pu que se délecter de la situation.

Enfin, dernière importance non négligeable entre le groupe de la Coupe du Monde 2010 et celui d’aujourd’hui : l’expérience. Autant sous Bielsa le Chili n’avait plus connu de Coupe du Monde depuis 1998, autant Sampaoli bénéficie d’un effectif qui, dans sa globalité, a l’expérience de la dernière Coupe du Monde sud-africaine (ils sont onze). Aussi bien une expérience individuelle (maturité personnelle depuis) que collective (dans le jeu pratiqué). Cette vertu semble déjà s’opérer : « Avec le style que nous adoptons aujourd’hui, nous sommes meilleurs que lorsque nous le pratiquions avec Bielsa, y compris durant la Coupe du Monde 2010 » confesse Isla. « Nous avons une maturité que nous n’avions pas sous Bielsa » corrobore Jara. Sampaoli confirme : « Le passage de Bielsa fut important parce que les joueurs connaissent déjà cette méthodologie, cette façon de travailler. Ça m’a facilité le travail parce que je connais Bielsa depuis les années 90, donc il était plus simple de transmettre les idées d’un coach auquel je m’identifie dans le mode d’expression et la façon de ressentir le football. » « Nous suivons juste sa voie. Lui et moi avons des caractéristiques similaires, et maintenant, je possède des joueurs plus matures. Nous avons progressé, et il (Bielsa) a facilité ce progrès. »

Car de progrès, il y en a bien eu depuis que Sampaoli a pris en main la sélection. 7 matches qualificatifs pour la Coupe du Monde : 5 victoires, un nul, une défaite (le premier match), 15 buts marqués, 7 encaissés, des vertus de retour et une dynamique installée. Le Chili s’est directement qualifié pour la Coupe du Monde en terminant à la 3ème place de la zone Amsud. La Roja est restée sur une série de dix matchs d’invincibilité avant de jouer le Brésil, et elle aura entre-temps fait trembler l’Espagne (2-2), battu l’Angleterre (0-2) et suscité l’admiration allemande. Elle aura aussi affiché ses faiblesses, toujours les mêmes : le jeu aérien de l’arrière-garde, les coups de pieds arrêtés, le repli sur contres adverses pour le registre défensif, et le manque de réalisme pour le registre offensif. Des faiblesses auxquelles peuvent s’ajouter le faible nombre de défenseurs centraux de métier (un seul, José Rojas, remplaçant) mais surtout l’état incertain de l’élément-clé de l’entrejeu chilien : Arturo Vidal. Opéré le 7 mai dernier du ménisque externe du genou droit, le turinois, sélectionné malgré son état, pourra difficilement retrouver le rôle majeur qu’il tenait jusqu’à présent.

Le tirage au sort a voulu que le Chili soit confronté dans le groupe B à l’Espagne, aux Pays-Bas, finalistes de la dernière édition, et à l’Australie. Alors, quels seront les objectifs du Chili au Brésil ? « Penser que nous sommes candidats pour gagner la Coupe du Monde est illogique. Après, il peut y avoir des tas de situations dans lesquelles on peut se retrouver à rivaliser avec les meilleurs et accéder à des hauteurs impensables aujourd’hui. Mais l’histoire montre que l’ordre établi finit toujours pas prévaloir et que les candidats naturels sont toujours les mêmes. Le Chili peut créer la surprise, mais sur ce que nous avons vu lors des précédentes Coupes du Monde, il n’y a eu absolument aucun bouleversement […] ».

Des paroles emplies de justesse et de lucidité qui, au sortir de la cérémonie, étaient précédées d’une réponse plus péremptoire : « Je me réjouis à l’idée de faire l’histoire ». [4]

Romain Laplanche

[1] http://www.cahiersdufootball.net/article-le-chili-croit-encore-en-bielsa-3960

[2] En décembre, les sanctions du Tribunal de discipline de l’ANFP (Fédération Chilienne de football) tombent : Valdivia est définitivement écarté de la sélection, suspension de 10 matches pour les autres (« non parce qu’ils n’ont pas respecté un règlement écrit, mais une parole donnée, ce qui est plus grave », a déclaré le sélectionneur Claudio Borghi à la presse).

[3] http://fr.fifa.com/worldcup/news/y=2013/m=12/news=sampaoli-chili-peut-creer-surprise-2249599.html

[4] http://www.pasionlibertadores.com/fanaticos/Jorge-Sampaoli-Nos-estimula-jugar-con-los-mejores-prepararnos-bien-e-ilusionarnos-con-hacer-historia-20131207-0026.html

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