Le silence des lions


Pendant que le trio Atlético Madrid – FC Barcelone – Real Madrid s’est étripé magnifiquement pour glaner la Liga, l’Athletic Bilbao s’est discrètement qualifié pour le tour préliminaire de la Ligue des Champions à l’issue de cette saison 2013/2014. A la tête de l’équipe basque, si le travail d’Ernesto Valverde fut remarquable, la prégnance du travail de Marcelo Bielsa était palpable. Retour sur cette saison à travers un article espagnol résumant l’hybridité des Lions. Car comme le souligne Sid Lowe, « Valverde est exactement l’entraîneur dont l’Athletic avait besoin, et l’Athletic est exactement l’équipe qui lui fallait ». Morceaux choisis.

Traduction de l’article original écrit par Alex Couto Lago : http://www.martiperarnau.com/articulos-de-futbol/informes-espana/el-silencio-de-los-leones/

« Lorsque le cœur a parlé, il n’est pas convenable que la raison élève des objections. »

(L’insoutenable légèreté de l’être, 1984, Milan Kundera)

C’est bien connu, quand dans un troupeau de lions le mâle alpha meurt, le nouveau mâle dominant élimine la progéniture du premier pour engendrer la sienne, caractérisée par la force de son ADN. Par conséquent, quand un mâle dominant d’un troupeau est chassé ou est blessé, le drame provoqué est d’une conséquence irrémédiable : tout lionceau mourra sans rémission.

Après le départ de Marcelo Bielsa, figure qui laissa une profonde empreinte partout où il est passé, l’arrivée du nouvel entraîneur n’a pas été celui auquel le lion est habitué. Ernesto Valverde, connaisseur des plus profondes racines historiques du club basque, est arrivé avec le calme de quelqu’un qui connaissait la tâche qui lui incombait et les conséquences de celle-ci : rendre grâce au fait que l’Athletic a forgé sa légende sous un style et une norme inédite dans le football. Non seulement il ne peut se passer de ses lionceaux, mais doit, comme personne, prendre soin d’eux jusqu’à ce qu’ils parviennent à rugir seuls.

Valverde avec les cadets en 98 2
Quand Ernesto Valverde entraînait les moins de 15 ans de l’Athletic Bilbao (1998)

[…]

L’héritage de Bielsa

Ernesto Valverde a hérité d’un groupe qui a vécu une aventure capitale. Être passé par les mains de Marcelo Bielsa et son staff, implique vivre une expérience totalement différente à celles expérimentées jusqu’à présent. Cohabiter avec le natif de Rosario supposa aux joueurs et à l’entité une expérience incomparable. La méthodologie particulière et totalement éloignée de ce qui se fait en Espagne, sa manière d’agir, de s’organiser, son caractère définit, identifié et unique leur a permis d’accéder à un niveau de connaissance et d’expérience qui les a indubitablement marqué, malgré les deux saisons sans titres passées avec le technicien argentin.

Tout ce que l’Argentin a laissé comme héritage est resté scellé au fer rouge dans le subconscient du cadre basque parce qu’une autre manière d’opérer n’avait jusque-là jamais été considéré dans le cadre du possible. Sa manière d’entraîner l’a usé, usure qui s’est transférée immédiatement à tout le monde, à chacun des composants du club. La manière analytique et méthodique de développer chaque mouvement spécifique, la répétition mécanique du geste inscrit sur le tableau noir qui dut se convertir sur le terrain de jeu, fut difficilement oubliable pour ses joueurs. Cela demande un niveau d’exigence extrême du point de vue émotionnel et professionnel. Bielsa exigea de ses joueurs tout ce qu’ils pouvaient donner au niveau footballistique et tout ce dont les joueurs n’auraient imaginé donné émotionnellement. Avec le temps, cette méthode s’est érodée mais leur a aussi permis d’obtenir un bagage prodigieusement important. Tout son travail est resté dans la mémoire de chaque joueur, des joueurs qui ont dû se plier à sa discipline, à l’exigence instaurée dans le modus operandi d’une entité qu’il a transcendé par force.

Le calme après la tempête

L’équipe basque exprime en ce moment toute sa valeur. Après le départ du technicien argentin, ses façons et sa méthode ont été intégré au sein de l’institution, un sédiment qui permet, sans entrer dans de grandes diatribes, de générer de la performance ‘en soi’. Valverde a fait la connaissance d’un groupe qui a appris à rivaliser au plus haut niveau, qui est habitué à décomposer chaque paramètre et chaque variable du jeu ; un travail assemblé au goût de Bielsa qui a déconstruit le football (ndlr : le leur, traditionnel) pour, en retour, mettre l’accent sur les aspects qui l’intéressaient au plus haut point. Par ce travail, articulé depuis un discours, la gestion du torrent d’émotions provoqué par son travail continu a généré un jeu qui lui est propre, celui qui a conduit l’équipe après une période d’adaptation à développer un football fulgurant et extraordinairement dynamique. Grâce à cela, la première campagne de Bielsa à l’Athletic entraîna un ouragan de force footballistique que tout le monde a pu apprécier.

Son rôle fut majeur en Europa League par la sublimation de son style, notamment lors du match à élimination directe contre Manchester United. Son exercice d’irrévérencieux en Liga fut également majestueux contre le FC Barcelone en offrant ce que personne n’avait osé : une défense mixte, la plus compliquée à mettre en place dans la compréhension et l’exécution, avec ce naturel duquel les génies garnissent leurs œuvres les plus précieuses. Œuvres qui resteront dans les rétines de tous les grands consommateurs de football.

L’issue de cette saison-là, celle de jouer la finale de l’Europa League contre l’Atlético Madrid du Cholo Simeone et la finale de la Coupe du Roi contre le FC Barcelone de Guardiola, aura été le colophon d’une symphonie quasi parfaite s’ils avaient gagné lesdites finales. Néanmoins, à l’égal de ce qui s’est passé avec les Pays-Bas de 1974 lors de la Coupe du Monde en Allemagne, l’empreinte de son travail et de son style resteront pour toujours dans les mémoires.

Athletic Club v FC Barcelona  - Liga BBVA

Ernesto Valverde prend la succession

Valverde gère actuellement un groupe qui, lors de sa seconde saison sous l’Argentin, a vécu un profond cauchemar en perdant son chemin et dut vivre l’usure devant tant d’offrandes, d’émotions et d’exigence mentale. L’Athletic connut l’apprentissage de vivre le désenchantement malgré le travail. Dans la compétitivité, il connut les conséquences opposées, celles d’être éloignées de la vue des foyers, des lumières, de la reconnaissance populaire et médiatique.

Lors de la seconde année sous Bielsa, les joueurs ont dû vivre le football différemment, dans la douleur et le déracinement. Travailler un maximum pour atteindre le minimum et rester dans l’élite avec cette humilité de quelqu’un qui lutte pour ne pas tomber dans l’oubli. Ce deuxième exercice offrit à l’effectif la sagesse et la connaissance de comprendre le football depuis une autre perspective, et Bielsa s’est chargé de maximiser la valeur acquise de la saison précédente en instruisant à ses hommes son approche de l’éthique et de l’honnêteté.

L’Athletic avait besoin d’un homme capable de catalyser l’ensemble du bagage accumulé, de réadapter tout ce qui a été généré lors de ces deux saisons fait d’un football connu, basé sur ce holisme qui a toujours caractérisé l’équipe basque, où le collectif l’emporte sur la somme d’individualités, où l’équipe a ce sentiment de ne faire qu’un. Valverde a su faire la mise au point qui s’imposait. Maîtriser le courage et l’enthousiasme passait par le chemin de l’organisation, l’utilisation d’un autre savoir avec l’objectif de faire plaisir à une paroisse extrêmement exigeante tout en étant tolérante.

Les vieilles valeurs de l’Athletic, tamisées par l’empreinte d’un technicien singulier qui a optimisé le potentiel de ses joueurs, ont été restructuré par un nouveau technicien, manager de talent. Ce dernier a su renforcer ce potentiel engrangé, changer la manière de travailler, et développer le leadership technique adéquat après l’effervescence vécue. Valverde dirige une équipe actuellement très compétitive et promise à un futur extraordinaire par la combinaison de l’héritage laissé par Marcelo Bielsa, la tradition du club et l’arrivée de valeurs nouvelles.

Valverde

[…]

Osmose

Ernesto Valverde mène ainsi un collectif très complémentaire, divers et polyvalent qui lui permet en toute quiétude d’assoir son travail au fil du temps. Parce que cet Athletic, s’il tend à garder ses valeurs habituelles, maintient ce contexte propice au travail et garantit la présence de ses meilleurs éléments pour le futur.

Le football proposé jusqu’à maintenant s’articule autour d’une défense à quatre, de quatre ou cinq milieux de terrains en fonction des situations, avec Aduriz en attaquant de pointe, ce dernier étant accompagné d’ailiers dynamiques et rapides. En utilisant le talent de ses milieux de terrains, la vitesse de ses hommes de couloir, l’Athletic est à même d’imposer son jeu, son rythme, permet à l’équipe d’être dans les meilleures dispositions pour chercher à surprendre et contrarier les défenses adverses. Se déploie alors un football de mouvements perpétuels qui se manifeste par le travail de l’ensemble des joueurs et notamment des joueurs de côtés devenant tantôt latéraux-tantôt ailiers pour amener le surnombre dans la zone ciblée, créer ainsi le déséquilibre souhaité et faciliter la fluidité du jeu.

La qualité des individualités est toujours d’actualité, avec cette incroyable capacité à faire la différence, garante de l’imprévisibilité et du spectacle qui lui confère le fait d’être une équipe créative. Défensivement, le propre du club s’exprime : la rugosité, l’allant sans limites, l’efficacité dans le jeu de zone, dans la gestion des espaces, le tout auréolé de solidarité. Une formule en totale rupture avec le système mis en place par Marcelo Bielsa, sa défense en homme à homme intégré dans ses défenses mixtes qui obligeaient les joueurs à s’ajuster par rapport aux espaces, et à savoir comment jouer (presser) lorsque l’action se terminait (en phase de transition).

La rationalité de Valverde a servi à porter aux nues le « style Bilbao » avec une défense en zone, basé sur des interactions constantes, la réduction maximale des espaces, la réaction immédiate dès la perte du ballon mais (celle) qui tend à éviter, suite à une erreur individuelle, la gestion de situations délicates (un contre un en phase défensive comme ce fut le cas sous l’ère Bielsa).

Le continuum du jeu se manifeste clairement dans le registre défensif par la récupération haute, prompte et immédiate du ballon dans l’objectif d’attaquer. En phase arrêtée, le jeu traditionnel basque se complète avec la créativité prônée par Ernesto Valverde qui passe par l’intensité mais avec une mesure apparente. Un entraîneur qui transmet une image totalement différente de son prédécesseur et qui a doté l’entité d’une tranquillité institutionnelle nécessaire pour son développement.

L’Athletic occupe ainsi tranquillement le haut du tableau (ndlr : terminera donc à la quatrième place qualificative pour la Ligue des Champions), silencieusement, en offrant un football soigné avec l’envie de créer et d’offrir un spectacle footballistique qui, non seulement gagne l’adhésion de tous les observateurs, mais élargit son cadre a tout bon dégustateur de football.

Bilbao sous Valverde

 

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