Borussia Mönchengladbach des années 1970 : Les « Fohlen » du Bökelberg


Au cours des années 60, une cité rhénane qui ne s’était jamais signalée comme un haut lieu du football émerge, Mönchengladbach.

« Mönchengladbach, c’est le Vésuve, Hiroshima et tous les cataclysmes de la création réunis en football. Quand cette équipe-là tourne à plein régime, on est tenté d’accrocher ses chaussures au clou et d’aller planter ses choux. C’est la synthèse de tous les talents et de toutes les qualités qu’exige le football moderne. Son jeu est fait de flux et de reflux, sans temps mort, avec la plus belle harmonie dont on puisse rêver ». L’année du football, 1976.

La Bundesliga naît en août 1963 et dès la saison 1965-66, le Borussia Mönchengladbach développe son football. L’Allemagne voudrait exposer son football aux yeux de l’Europe qu’elle ne pourrait pas rêver meilleur représentant. Troisième lors des saisons 1967-68 et 68-69, le club allemand parvient à glaner la Bundesliga version 1969/70 (devant le Bayern Munich et le Hertha Berlin). Mais au delà de ce titre et à ceux qui suivront, c’est la récompense logique d’un style de jeu exposé déjà depuis plusieurs saisons. C’est à partir de ce titre que débute alors l’époque dorée du Borussia Mönchengladbach, période à partir de laquelle nous pouvons évaluer son cheminement et sa singularité.

Naissance du mythe : Hennes Weisweiler comme inspirateur, Günter Netzer et Berti Vogts en leaders

Sous Hennes Weisweiler, les « Fohlen » (« les Poulains », dénomination en raison du rythme élevé et de la vitesse du jeu pratiqué) apprennent vite . Très vite. Weisweiler façonne son équipe à son image et étant donné que l’homme est particulièrement attaché à l’intelligence et à la liberté dans le football, le résultat ne pouvait être que séduisant. Deux facettes rendent cette équipe incontestablement différente de ses rivales. Weisweiler tient particulièrement à la mise en place d’un jeu ouvertement offensif d’une part : circulation rapide du ballon, changements de rythmes constants, mouvements incessants, recherche frénétique du but adverse. Et à un système défensif caractérisé par un strict marquage individuel d’autre part qui accroît son intensité dès lors que le ballon parvient au porteur de balle adverse. La combinaison de ces deux facettes, considérées comme un « tout » continu, devait déboucher sur un jeu enflammé. Un jeu rapide, intense, créatif dans le registre offensif ; radical, agressif et oppressant dans le registre défensif.

Outre le fait d’être conscient du potentiel de ses joueurs, le coach allemand dispose d’une valeur ajoutée : le degré de compromission et de confiance totale de ses joueurs malgré l’exigence extrême demandée, frisant la discipline militaire. Dans l’optique de faire intégrer au mieux ses idées, Weisweiler trouve rapidement ses relais sous la houlette d’un organisateur d’élite, Günter Netzer, et d’un capitaine dans l’âme, Berti Vogts. Netzer est la figure représentative de l’équipe. Issu du centre de formation, il représente le style M’Gladbach. Créatif, irrévérencieux, dominant. Netzer est l’épicentre du jeu allemand, point de départ de la démonstration offensive par sa facilité technique et sa compréhension du jeu. Berti Vogts illustre l’esprit, l’intelligence et la polyvalence. On dit de lui qu’il « possède une réputation de chien de berger. Animé d’une foi inébranlable et d’une vaillance au-dessus de tout soupçon, il est l’homme de consigne par excellence. Vogts n’est pas seulement cet arrière de fer et de feu aux tacles ravageurs. Il aime aussi les grands espaces, le jeu d’attaque, l’ivresse du buteur. S’il ne portait aussi brillamment le numéro deux, il pourrait être un demi offensif de grande qualité ».

Compétitif au plus haut niveau, avec des jeunes adhérents aux méthodes de l’entraineur et à l’écoute des leaders (Wimmer, Laumen, Rupp), la combinaison des forces donne lieu à une équipe équilibrée sur le plan footballistique, centré et organisé sur le plan structurel. La dynamique s’est naturellement mise en place. La symbiose était rapide, totale, absolue.

Weisweiler Schäfer Vogts et Netzer saison 69.70
Berti Vogts, Winfried Schäfer, Hennes Weisweiler et Günter Netzer lors de la saison 1969/70

Formation et méthodes

Des bas quartiers aux zones rurales en passant par les centres urbains, l’équipe de Rhénanie du Nord bichonne son centre de formation. Les critères sont stricts, les éléments doivent répondre aux caractéristiques, aux exigences, aux vertus demandées par l’institution. Le début des années 1970 et les résultats qui en découlent, c’est le début de la démonstration que la prospection de joueurs de sa zone d’influence porte ses fruits (Laumen, Wimmer, Netzer, Danner, Vogts, Heynckes…). Le Borussia montre la force du b.a.-ba footballistique : la formation et le recrutement intelligent de joueurs fonctionnels (des divisions inférieures -Dietrich, Bleidick…- et particulièrement de la filière danoise – Le Fevre, Jensen, Simonsen).

Nul étonnement alors de voir le développement d’un jeu intense et rapide. A la fin des années 60, le football vit une période de transition où l’intensité ne s’observe que par séquence et le fait de présenter un rythme si élevé est un élément à l’avantage du club allemand. Parallèlement, Weisweiler fait évoluer les processus d’entraînements en mettant l’accent sur la vitesse et la résistance à l’effort lors des sessions de travail. Dans cet aspect, il conçoit des sessions très exigeantes et très intenses, non seulement en termes de charges physiques, mais aussi dans l’exigence mentale, une discipline qui n’était pas dans les standards de l’époque (exception faites à l’Ajax d’Amsterdam et plus tard au Dynamo Kiev). Ce transfert à effectuer de l’entraînement au match demandait un effort important en termes de compromis individuel pour développer un jeu ultra-physique au nom du collectif.

L’art de l’intégration, des adaptations et des réajustements : Bonhof, Netzer, Stielike (1970-1975)

Certains procédés d’Hennes Weisweiler ne laissent aucun doute quant au caractère unique de M’Gladbach. La saison 1970-71 voit naître trois faits majeurs : (1) le retour au club du fils prodigue Jupp Heynckes (d’Hanovre). (2) Pour la première fois de son Histoire, le club participe à la Coupe d’Europe des clubs champions (C1). (3) Et cette saison est le début de l’incorporation subtile de joueurs qui joueront un grand rôle dans le futur du club.

Si lors de cette saison 1970/71, Rainer Bonhof fait ses gammes avec l’effectif pro, lors de la saison 1971-72, le milieu de terrain de 18 ans explose. Par sa versatilité, il devient très vite indispensable aux yeux de Weisweiler puisque combinerait deux profils. Offensivement, le coach l’utilise comme un milieu de terrain box to box où il démontre l’art de son déplacement et de son utilisation du ballon. Sa complicité avec Günter Netzer ne font qu’accroitre l’efficacité du jeu offensif proposé. Défensivement, il est d’une grande aide par sa lecture du jeu et sa capacité à occuper des espaces créées par l’adversaire. Ainsi, il est devenu habituel de le voir récupérer les ballons dans la zone habituellement réservée aux latéraux. Pour la saison 1974-75, le coach confiera ce rôle au tout jeune Uli Stilieke (20 ans) dans une configuration différente (3-4-3). En remportant pour la deuxième fois de suite la Bundesliga, une première historique, le Borussia affirme son style et initie le chemin d’une période d’influence dans le football allemand qui tend à se propager au reste du continent.

Outre les blessures, la contrariété des départs de Laumen (Werder Brême) et Köppel (Stuttgart) obligea certaines réadaptations (disparition des deux tiers de la ligne d’attaque). Weisweiler commence à gérer son effectif, optimise la rotation entre les titulaires et les remplaçants, entre les jeunes et les vétérans. Weisweiler assimile que les équipes adverses s’adaptent au jeu de M’Gladbach, joue avec cette nouvelle donne tactique et du marquage que subit Netzer pour « utiliser » ce dernier (décrochages). Le but étant d’optimiser la relance, mais c’est aussi une manière implicite de démontrer au milieu allemand que celui qui dirigeait l’équipe, c’était bel et bien lui.

Le M’Gladbach de la saison 1972-73 est le plus représentatif. Celui qui arrive à maintenir son éclat avec les icônes que sont Netzer, Heynckes, Wimmer, Vogts… Ceux-là même qui jouèrent un grand rôle dans la conquête de l’Euro 72. Cette saison est aussi particulière puisque c’est la dernière de Netzer avec les Poulains. La finale de la Coupe d’Allemagne contre Cologne (le derby rhénan) a d’ailleurs des allures de jubilé. Malgré qu’il soit en deuil (de sa mère), le fait d’avoir exprimé son souhait de partir en fin de saison (pour le Real Madrid) suffit à Weisweiler pour trouver à son meneur de jeu une place sur le banc. Mais après avoir pu observer la solidité de la défense adverse, le coach lui suggère de rentrer en jeu. De lui-même, il rentrera en prolongations (suite à la blessure de Kulik). Le rythme du jeu change, Netzer montre la voie à suivre grâce à son leadership technique et ses coéquipiers suivent le mouvement. Netzer ouvre le score suite à un bon relais avec Bonhof et permet au club de remporter la Coupe d’Allemagne (victoire 2-1). En héros. Sur le plan continental, les Fohlen réussiront à atteindre la finale de la C3 mais seront défaits par Liverpool. Bill Shankly reconnaîtra qu’il n’avait jusque-là jamais dû faire face à une équipe aussi talentueuse et avec tant de potentiel offensif. Qu’il se rassure, le catalogue de subtilités se multipliera dès lors que Netzer partira.

Rainer Bonhof saison 1971.72
Rainer Bonhof (saison 1971/72)

M’Gladbach sans Netzer (1973-75)

Car avec le départ de Netzer (1973), le Borussia se réorganise, gagne en « spectacularité » et en efficacité. Weisweiler réunit des joueurs polyvalents, intelligents qui assimilent à la perfection ses préceptes autour d’un noyau dur qui s’impose naturellement. « Du temps de Netzer, toutes les balles passaient par sa pointure 46. L’équipe subissait son rythme et ses humeurs. Aujourd’hui, plus personne ne tire la couverture à soi, la collectivité étant sublimée par trois joueurs d’exception : Vogts, Bonhof et Heynckes. » L’adaptabilité et la complémentarité se meuvent en un autre concept important dans la gestion de l’effectif et d’une structure futuriste : la polyvalence. Le style de jeu est redéfinit, s’adapte aux circonstances qui l’exigent, les valeurs sont assumées et le désir de les élever à leur terme (par une Coupe d’Europe) est clair et manifeste. Le Borussia est voué à dominer son sujet.

Seulement, il doit rivaliser avec le meilleur Bayern Munich de l’Histoire. Celui qui, lors de la saison 1973-74 remporte pour la troisième fois de suite la Bundesliga (un point devant M’Gladbach) et qui domine l’Europe (glanera la C1, et deux autres suivront). Le Borussia sera alors cette alternative du géant bavarois. Le club rhénan s’accapare les sympathies du reste du pays comme contre-pouvoir au pouvoir absolu. Borussia Mönchengladbach versus Bayern Munich devient le Klassiker. La machine collective cynique, le pragmatisme allemand fort de son triptyque Sepp Maier/Franz Beckenbauer/Gerd Müller face au football vertical, rapide et imaginatif qui exhorte le collectif.

Lors de la saison 1974-75, le club établit un doublé inédit : titre en Bundesliga en succédant au Bayern Munich dominant (10è à 16 points) et victoire en C3 (grâce à une victoire 5-1 à Twente). Cette saison démontre que malgré le départ de Günter Netzer, le collectif a su garder cette continuité et cette osmose entre ceux qui ne sont pas issus du club ou qui se sont intégrés (Simonsen, Stielike, Bonhof, Jensen) et les historiques présents depuis 1965 (Vogts, Heynckes, Kleff ou Wimmer). Comme un symbole, le Borussia met fin à la domination bavaroise lors de la dernière saison au club de l’ingénieur Weisweiler.

Par son inflexibilité, sa discipline, son intransigeance, ce père spirituel a su amener ses hommes sur le chemin du succès après une décennie de labeur et de bonheur imparfait. Weisweiler part au FC Barcelone mais laisse au Borussia Mönchengladbach les bases pour durer indéfiniment.

Bundesliga 69.70       Bundesliga 75

Hennes Weisweiler avec ses poulains vainqueurs de la Bundesliga 1969/70 (à gauche), le Borussia remporte la Bundesliga 1974/75 (à droite)

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Le Borussia sous Udo Lattek (1975-79)

La saison 1975-76 débute donc avec un nouvel entraîneur, Udo Lattek. Clin d’œil du destin, il s’agit de l’architecte-concepteur du puissant Bayern Munich. Avec lui, le Borussia entame une nouvelle marche qui sera aussi fructueuse que celle que les rhénans ont pu connaître jusqu’ici. « Lattek, à défaut d’être le pape, n’est pas tombé de la dernière pluie. Il se garde bien de toucher à un seul poil de la crinière de son pur-sang. Il le bichonne et le bouchonne pour ne rien lui faire perdre de son ardeur. Et il le lance au galop. Dans un premier temps, M’Gladbach-Lattek et M’Ggladbach-Weisweiler, c’est du pareil au même ».

Puis petit à petit, le jeu évolue puisque Lattek importe ses idées bavaroises : temporisation, gel du ballon et contres fulgurants. […] « Vous ne pouvez pas jouer continuellement à cent kilomètres/heure. Si vous désirez gagner la Coupe d’Europe, lever le pied ! » justifie-t-il sa démarche. Berti Vogts, soucieux du caractère originel de l’équipe n’est pas de son avis : « Nous devons revenir à un jeu plus rythmé et moins attentiste. Nous commettons une erreur en abandonnant le football offensif qui a fait notre force et notre réputation. Nous ne savons pas jouer autrement ». Toujours est-il que grâce à Bonhof, Wimmer, Stielike et Simonsen, l’équipe reste maîtresse du ballon, fait courir dans le vide les équipes adverses et mène le jeu à sa guise.

Lattek reprend le 3-4-3 effectif de Weisweiler (évolution du 4-4-2 initial et du 4-3-3). L’équipe de Lattek était une équipe encore plus sereine, physique et âpre que celle qui avait entamé la décennie, où le « désordre organisé » régnait. Pour l’ex-entraîneur de l’ogre bavarois, l’équilibre prévaut. En observant les forces et les caractéristiques de ses joueurs, il crée le patron de son jeu et le modèle au gré des circonstances de jeu et de l’adversaire. Ni innovateur, ni révolutionnaire, sa venue était significative de l’état d’esprit conquérant d’alors : place à l’Europe et à elle seule. Avec Lattek, on ne parle pas d’équipe « rivale » mais d’équipe « ennemie ».

Le Borussia glane avec lui un troisième titre consécutif en Bundesliga (un point devant Schalke 04). Le club allemand atteint son apogée. « Mönchengladbach, c’est l’équipe des temps modernes, une sorte de bolide parfait qui peut gagner en même temps les 24 heures du Mans et le Grand Prix de Monaco. Aucune autre équipe européenne ne possède aussi viscéralement le goût de l’attaque et du football total. Quand le soleil brille pour elle, rien ne lui résiste ». Contre le Real Madrid (où figure Paul Breitner et Günter Netzer), le Borussia s’incline en quarts de finale de C1 mais Milan Miljanic admet qu’il n’avait jamais fait face à une équipe si complète et si brillante que le Borussia. « Quelle belle formation ! Elle pratique un football complet, universel, impressionnant : le football du futur. Elle a donné à tous une leçon sensationnelle. » La reconnaissance n’empêche le sentiment d’échec cuisant. Celui de ne pas rentabiliser ce jeu par le titre suprême, la légende née dans les stades ou dans la presse.

Pour Gerd Müller, sa difficulté à conquérir la Coupe d’Europe des clubs champions n’est pas dû au hasard : « Je ne crois pas en Mönchengladbach. Son intelligence collective, sa rigueur, son habileté à contrôler un match ne sont pas à la hauteur de ses intentions. Mönchengladbach ne sait pas s’économiser et reste vulnérable en toute occasion ».

Lattek et Kulik saison 76.77 à Munich
Christian Kulik et Udo Lattek

Football total et combat d’idées

Saison 1976-77. Le Borussia élimine l’Austria Vienne au premier tour de Coupe d’Europe des clubs champions, le Torino lors des quarts de finale et s’apprête à jouer le Dynamo Kiev en demi-finale. Un Dynamo Kiev qui a conquis la C3 il y a deux ans grâce à un certain Valeri Lobanovski, stratège qui réussit à faire jouer son équipe de façon admirable, avec des caractéristiques assimilables à celles du club allemand : rythme de jeu très élevé, circulation rapide du ballon, verticalité par l’alternance jeu court-jeu long, création et exploitation du moindre espace, condition physique extraordinaire. Plus que de véritable jeu séquencé, on vit davantage la marque de l’intensité. Si les Ukrainiens l’emportent 1-0 lors du match aller, le match retour est marqué par un rythme frénétique et la constante bataille du milieu de terrain. A ce jeu-là, Mönchengladbach l’emporte 2-0, victoire synonyme de finale. Dans la droite lignée des subtilités de l’ère Weisweiler, Rainer Bonhof étonne: « avec son numéro 5 de défenseur central, il joue le rôle d’un inter de la belle époque. Tête levée, buste haut, cet athlète du football multiplie les actions offensives et donne au jeu de Gladbach une dimension supérieure ».

Après la demi-finale, Vogts est à moitié soulagé : « Ma joie n’est pas tout à fait ce qu’elle devrait être. Rappelez-vous 1971-72 quand notre victoire par 7 buts à 1 sur l’Inter a été annulée et que nous avons été éliminés à Berlin (ndlr : Boninsegna ayant reçu une bouteille sur la tête, le match fut annulé a posteriori, rejoué dans la capitale – 0/0, les Allemands perdront à Milan – 4 buts à 2 …) ; rappelez-vous 1975-76 et nos deux buts annulés à Madrid devant le Real ! Récemment, Keegan disait que nous sommes les maudits de la Coupe d’Europe. Ce n’est pas moi qui dirais le contraire ».

Justement, Keegan, il le retrouve pour jouer cette finale de C1. Les deux vainqueurs de leur championnat respectif s’affrontent et le Borussia a un immense sentiment de revanche eu égard à la finale perdue de la saison 1972/73 qui les opposait déjà. Le club allemand aborde cette finale en ayant confiance en son football et en son potentiel. Udo Lattek donne le ton : « Si eux se battent, nous, nous jouons au football. Nous ne pouvons pas leur permettre d’imposer leur style de jeu sur le nôtre ».

La finale à Rome voit s’opposer la meilleure équipe de football contre celle qui a l’ADN de la gagne. Quelques années plus tôt, on aurait pu dire qu’elle voyait s’opposer le courage au nom du jeu contre le courage comme seule force de jeu. Mais sous Bob Paisley, Liverpool change d’envergure. La complexité du football s’explique dans ce genre de confrontations. Car l’approche du match est totalement différente dans le discours et dans l’esprit. D’un côté, l’orthodoxie méthodique, de l’autre, la confiance naturelle d’avoir inscrit en plein cœur l’adversité en lettres d’or. C’est la rencontre entre une équipe extraordinaire qui a proposé un football pendant dix ans qui ne demande que la postérité, contre un jeu incendiaire qui a déjà gagné par sa générosité. Sa passion. Cette finale, c’est l’exemple de ce que le football peut offrir de plus beau dans sa diversité offensive.

Par son intensité défensive, sa domination dans le jeu aérien, sa conquête des seconds ballons et son aptitude à conserver le cuir, Liverpool fait autant souffrir le Borussia de Lattek que celui de Weisweiler deux ans plus tôt. Les Poulains jouent -trop- bas, ont de grandes difficultés à trouver les décalages une fois passée la ligne médiane (où se met en place le pressing  anglais), et ne s’en sortent que par les contres. La légende de Liverpool alimente la légende du Borussia Mönchengladbach, mais ce soir-là, le club anglais l’emporta de nouveau et logiquement (3-1). C’est la dernière apparition du club allemand dans la plus grande compétition européenne. Le Borussia a le malheur de vivre son Histoire en même temps que le Bayern Munich sur le plan national et Liverpool à l’échelle continentale.

Vogts vs Keegan finale C3 76.77
Duel épique entre Berti Vogts et Kevin Keegan (ici en finale de la C1 1976/77, la faute qui engendra le penalty du troisième but, entérinant le sort de la finale)

 « C’est un miracle pour M’Gladbach d’être allé aussi loin »

Lors des saisons 1977-78 et 1978-79, M’Gladbach n’est plus tout à fait le même. Le club rencontre des difficultés économiques, s’englue dans le milieu de tableau, rejoue en 4-4-2, se rabat sur l’Europe et dépend de ses individualités, Allan Simonsen, Jupp Heynckes et Berti Vogts. Le premier est Ballon d’Or 1977, le second a du mal à se remettre de son opération du genou (mal de la saison 1976-77) mais son importance est telle que Lattek compte sur sa science et son expérience. Et Vogts reste Vogts, celui qui « remet l’ordre dans une maison qui prenait l’eau par le toit et par les fondations ». Plus largement, « l’équipe allemande est incapable de retrouver le jeu collectif et harmonieux qui faisait sa force lors des saisons précédentes. Elle se bat à l’énergie, avec une vaillance au-dessus de tout soupçon, mais ceux qui l’ont aimée pour son panache et son efficacité offensive ne retrouvent plus la belle formation passée ». Le Borussia perd la Bundesliga à la différence de buts (+42 contre +45) au profit de Cologne (avec dans ses rangs Dieter Müller et entraîné par… Weisweiler) et ce malgré l’obtention de la plus large victoire de l’Histoire de la Bundesliga (12-0) contre le Borussia Dortmund à l’issue de la dernière journée. Le club perd en finale de la Coupe Intercontinentale face à Boca Juniors (Liverpool ayant refusé de jouer la compétition) et doit jouer une semaine après la demie-finale aller de la C1 contre… Liverpool. Victoire 1-0 avant de perdre le match retour 2-0. Weisweiler, Liverpool, C1, le destin est décidément cruel. Udo Lattek est effondré : « Il nous faudra engager de nouveaux joueurs pour rebâtir une équipe ». Heynckes, lucide, admet : « C’est un miracle pour M’Gladbach d’être allé aussi loin ».

Néanmoins, à défaut de perdre ses qualités, elle a su garder une force qu’une grande équipe ne perd pas du jour au lendemain : son instinct. Saison 78-79. Stielike et Bonhof sont partis en Espagne, Heynckes s’est reconverti en entraîneur adjoint et avant même que la saison commence, le club perd Berti Vogts (fracture du péroné, des deux malléoles, des ligaments internes et externes), mais le Borussia réussit à glaner la C3 aux dépens de l’Etoile Rouge de Belgrade, son deuxième titre européen, au moment où on l’attendait le moins (10ème de Bundesliga).

Huit participations consécutives à un quart de finale de coupe d’Europe, six demi-finales européennes, cinq Bundesliga, quatre finales européennes, deux titres. Vogts se retire, Lattek part sous d’autres cieux, Simonsen a déjà signé pour le FC Barcelone. L’héritage laissé tient à la fois de la démonstration et de la cohérence collective que du style, le sceau distinctif d’un ensemble qui a tenu à atteindre la gloire footballistique depuis le respect de l’esthétique et le sens du spectacle, raison pour laquelle le Borussia Mönchengladbach des années 70 a écrit l’une des plus belles pages du football allemand.

Romain Laplanche

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