Athletic de Bielsa, an II : L’essorage


L’Athletic Bilbao sous Marcelo Bielsa (2/2)

Analyse de la première saison ici

C’est officiel depuis trois semaines, Marcelo Bielsa n’est plus l’entraineur de l’Athletic Bilbao. Décision « unanime » du conseil d’administration selon le communiqué. Ce départ signe la fin de la collaboration entre un président élu et son entraineur. Car oui, si Josu Urrutia fut élu lors du printemps 2011, c’était en grande partie grâce au technicien argentin. Le 30 juin étant la date officielle de la fin de contrat liant Marcelo Bielsa au club basque, c’est l’occasion pour nous de retracer les deux saisons de l’Athletic avec l’intégriste à leur tête. Deux saisons complètement folles, car antinomiques.

On avait quitté les Basques sur deux corrections en finale de l’Europa League et de la Coupe du Roi sur le même score de 3-0. Les pauvres avaient dû affronter les deux autres formations qui avaient illuminé la saison 2011/2012 : l’Atletico Madrid et le FC Barcelone « cruijffien » remis au goût du jour. Depuis, la situation du club basque va de mal en pis. Ce n’est pas l’âme du club qui s’est évaporée cette saison, mais l’âme du jeu de Bielsa : la fougue et le jeu vers l’avant. Embêtant. Le contrecoup est implacable : l’Athletic Bilbao, finaliste de la dernière Europa League, lutte pour le maintien. Retour sur une hérésie.

La saison des Lions commença là où la dernière s’était arrêtée. A savoir de manière désastreuse. A vrai dire, de la préparation jusqu’au premier trimestre de la saison, l’Athletic Bilbao était davantage préoccupé à régler les différends internes qu’à penser proprement football. Une période conséquente à l’indigence de la fin de saison dernière, d’où en découle fatigue, troubles et frustration.

Ambiance

Sitôt le renouvellement de son contrat effectué, que Marcelo Bielsa veut faire parler la poudre. L’action se passe à Lezama (centre d’entraînement) en pleine préparation de la nouvelle saison. Le club fait des travaux mais ceux-ci perturbent le bon déroulement des entrainements bi-quotidiens du technicien argentin. C’en est trop, il règle le problème personnellement avec le responsable du chantier. « Effectuer la préparation d’avant-saison dans ces conditions me discrédite dans mon rôle d’entraîneur, s’est-il défendu. Lorsqu’on planifie des travaux, on respecte les dates. » « Je n’ai pas pris de vacances, je me suis même parfois entretenu jusqu’à quatre heures par jour, depuis l’Argentine, avec le chef du chantier, poursuit Bielsa. L’un des secteurs devait être terminé le 2 juillet mais on m’a dit que seulement la moitié l’était. Quand j’ai vu ça, je me suis énervé parce qu’un club qui pèse 300 millions d’euros ne peut pas travailler dans de pareilles conditions. Je suis responsable de tout ce qui s’est passé, mais il s’agissait d’une escroquerie, d’un vol et d’une tromperie. »

Bielsa quitte la réunion

Suite à cet incident, une réunion aura lieu avec le président Josu Urrutia pour mettre les choses au clair. Le technicien est dit licencié sous peu, démissionnaire, l’instance de divorce est certes prononcée mais Bielsa est préservé. A posteriori, l’Argentin reconnait le caractère excessif de son intervention : “J’ai commis une grosse erreur parce que j’ai agi comme un sauvage. […] Ça fait longtemps que je dis que la vérité ne justifie pas le fait de l’énoncer. La vérité doit être prononcée si l’énonciateur considère qu’elle améliore le collectif, qu’elle répond aux intérêts de tous, et non pas la situation de l’énonciateur lui-même… Ce que j’ai dit, je le pense, mais je n’ai pas amélioré les besoins de tous.« 

Des remords qui peuvent aussi s’expliquer pour une simple raison : le caractère politiquement incorrect de sa sortie. Car Bielsa critiqua-là le constructeur Balzola, connu pour être la plus importante entreprise de construction du Pays Basque avec un curriculum comprenant entre autres, le musée Guggenheim ou la Tour Iberdrola. Et puis s’en prendre aux travaux du centre d’entrainement, c’est aussi faire face à des intérêts qui dépassent le cadre du football.  D’une, parce que le constructeur fait partie de la Fondation Athletic depuis 9 ans (soit un an après la création de cette fondation), aussi et surtout  parce que ce constructeur est protégé par le PNV. Le Parti National Basque qui contrôle lui-même l’Athletic Bilbao. Un parti-État qui dirige depuis trente ans la région autonome, présent dans les sphères du club et qui doit soigner son image à la vue des élections. Dans cette affaire, l’Athletic met alors en avant l’image d’entreprise et politique plutôt que l’image sportive. Il convenait de bon aloi de se désolidariser de son technicien car l’absence de scandale est préférable. Il y a des choses qui ne se disent pas.

« Mercenaires, dehors ! »

Les relations en interne sont compliquées, et elles ne s’arrangeront guère suite à la saison passée. Elle fut tellement enflammée que, comme souvent, le prix à payer est de voir partir ses meilleurs joueurs de l’effectif. Javi Martinez (Bayern Munich) et Fernando Llorente (Juventus Turin en juillet) seront ceux-là. Deux pièces maitresses pour l’Athletic, mais aussi pour Bielsa et son idée de jeu. L’un pour sa capacité à conserver un rendement élevé tant en défense centrale qu’au milieu de terrain, et le second par son profil aux confluences des attributs de son poste (pressing, jeu dos au but, jeu de tête…). En dehors des retombées économiques, c’est davantage de la méthode et de l’inexploitation de ces départs dont il est question. Clause libératoire levée pour le premier (40 millions d’euros), négociations rompues d’un joueur en fin de contrat de l’autre, administrativement, tout est clair. Mais le club aura joué l’obstruction jusqu’au bout. Un paradoxe quand on prétend défendre le collectif.

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Banderole érigée par le groupe de supporters basques « Herri Norte »

Fernando Llorente en dernière année de contrat a des velléités de départ. L’attaquant de 28 ans a des envies d’ailleurs et se dit qu’avec la saison déroulée, la boucle est bouclée. Au téléphone, il fait part à son président de sa volonté de « découvrir un nouveau championnat », en rajoutant que s’il part c’est aussi pour « des garanties de succès. »  Mais le club lui fait comprendre que tant qu’un club ne se présente pas avec sa clause libératoire de 36 millions d’euros, le joueur ne partira pas ; et ce quitte à le voir partir gratuitement à la fin de la saison qui s’annonce (ce qui arrivera). Le joueur a signé un contrat qu’il doit savoir tenir. Fait rare à une heure où les clubs sont à l’affût du moindre pécule pour la pérennité des budgets. Mécontentement virulent des socios, confiance rompue avec Bielsa (critiques sur son investissement à l’entraînement, il disputera 36 matchs mais 28 en tant que remplaçant !) ; Aritz Aduriz reprend alors le costume qu’il lui avait momentanément laissé (Aduriz jouait davantage que le Navarrais à ses débuts en 2005 sous Clemente) : 10 buts en quinze matchs toutes compétitions confondues. Une efficacité qui sera de courte durée.

Le cas Javi Martinez est différent. Le joueur n’a rien demandé mais a trouvé preneur : le Bayern Munich. Et l’Athletic peut s’inquiéter, la clause de 40 millions d’euros étant visée. Le club bavarois déposera 30 millions, le club basque obstrue la transaction en jouant sur la fiscalité mais Javi est tellement pressé de quitter le club qui l’a fignolé, qu’il décide de renoncer à deux millions d’euros de salaire de son futur contrat de cinq ans. 10 millions. Nous sommes le 29 août, Javi Martinez vient d’effectuer son dernier entrainement à Lezama, et le club n’a pas le temps de se retourner pour remplacer ce joueur polyvalent. Avec Amorebieta, blessé et également en pleine négociation car en fin de contrat à l’issue de la saison (départ pour Fulham), ce sont trois joueurs majeurs de l’effectif qui quittent la famille ou les plans de Bielsa. Urrutia n’hésite pas à parler « d’ échec institutionnel. »

Verbatim et vérités

Des départs qui illustrent un certain ras-le-bol sous couvert de saison exceptionnelle. Et cette muette hostilité, Bielsa la ressent. La situation le blesse, et l’ermite émet la possibilité de quitter le club. « Je sais que Javi et Llorente sont beaucoup plus importants que moi pour l’Athletic. C’est la raison pour laquelle je leur ai demandé, comme j’ai  l’habitude de le faire, et devant leurs coéquipiers, si j’ étais un obstacle. J’étais disposé à agir en conséquence. Je sais quoi faire si je suis un obstacle » a affirmé l’Argentin avant de reconnaitre qu’il aurait été « mieux » que Javi et Llorente restent. Bielsa confirmé, cadres partants, et la situation sportive tarde à se mettre en route. 16 points en 13 matches, l’Athletic est seizième sans avoir montré une once de ce qu’il avait montré la saison dernière.

Nous sommes le 10 octobre et le club ne se dépêtre pas de son passé. Le journal basque Deia lâche une bombe. La causerie audio du coach Bielsa à ses joueurs, plus tard retranscrit en verbatim [1], datant du 26 mai 2012, c’est-à-dire au lendemain de la finale de Coupe du Roi perdue contre Barcelone (3-0) (la deuxième finale perdue après celle de l’Europa League contre l’Atletico Madrid (3-0). De celle-ci, on entend Bielsa dans les vestiaires endosser l’échec de ces deux matches, mais aussi admonester ses joueurs. Ce discours rend compte aux supporters, au grand public, à la presse, du profond sentiment de honte ressenti par l’entraineur basque. Des finales que ses ouailles n’ont pas su maitriser. Émotionnellement, sportivement, son Athletic a échoué lamentablement devant son peuple. Devant l’Histoire. Et ça, Marcelo Bielsa ne le digère pas et le fait savoir.

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C’est le dernier discours de la saison de l’Argentin dans les vestiaires avec ses hommes. Il ne sait pas encore s’il sera l’entraineur la saison prochaine, alors en profite pour faire passer des messages. L’ancien sélectionneur de l’Albiceleste n’est pas colérique mais la pilule est amère. D’emblée, son discours n’est pas dans le subliminal mais s’inscrit dans la franchise :

« Il s’agit véritablement d’un échec, c’est une saison négative. » […]  « Je n’ai pas à réclamer quoi que ce soit de chacun de vous ; mais pour votre bien, votre futur, j’ai l’obligation de vous dire ceci : vous avez déçu tout un peuple qui ne le méritait pas et vous n’aviez pas besoin d’être champions pour ne pas les décevoir. Au lieu d’avoir peur de perdre, il aurait fallu jouer pour gagner. Nous n’avons pas joué pour gagner, nous n’avons pas joué pour gagner hier et nous n’avons pas joué pour gagner contre l’Atletico (en finale de l’Europa League). » La chute est d’autant plus dure que les efforts consentis jusque-là avaient permis à la ville et au club d’entrevoir le merveilleux. « Mais les gars, nous n’avons pas été à la hauteur de l’illusion que nous avons généré. » […] « Vous vous êtes entrainés durant 10 jours comme des animaux. Vous avez obéi, vous vous êtes soumis et appliqués à tout ce que je vous ai demandé, à tout ce que je vous ai proposé, à tout ce à quoi j’aspirais qu’on fasse pour que les différences ne soient pas ce qu’elles ont été. » […] « On ne peut pas se permettre de décevoir un peuple, qui plus est un peuple si innocent en train de voir son équipe perdre 3-0 alors qu’elle a déjà une blessure ouverte (défaite contre l’Atletico) et qui, malgré le jeu minimaliste que vous produisez, vous soutient toujours et encore à la 80è minute. Ce peuple est un peuple si extraordinaire les gars, si extraordinaire. » […] « Après le match contre le Sporting Portugal (demi-finale retour de l’Europa League), à partir de ce match-là, quand tous les objectifs étaient remplis, il fallait montrer de la grandeur, de la force, du caractère, de la confiance en soi. Or, nous avons fait tout le contraire. » […] « Vous vous marrez, alors que vous venez de perdre une finale. La vie, le football, ce n’est pas ça, les gars. Il va falloir attendre beaucoup, beaucoup de temps avant d’avoir droit à une revanche. Vous vous rappellerez alors de ce que je suis en train de vous dire, et j’insiste, il ne s’agit pas de ne pas avoir gagné, mais de comment on a perdu. Pour moi, tout ce parcours extraordinaire, parce que vous avez réalisé des matchs extraordinaires, vraiment, est gâché par sa fin, et surtout par le fait de ne pas savoir pourquoi. L’argument que vous avez sorti après la défaite à Bucarest, comme quoi on était trop nerveux, pour moi il ne suffit pas. Si je me demande pourquoi, c’est pire encore, car je n’ai pas de réponse. Je n’ai rien de plus à dire, je salue ceux que je ne reverrai pas, les autres, on se battra pour continuer à réaliser quelque chose d’important. »

Bielsa radicalise un peu plus sa philosophie

Avant ces épiphénomènes qui ont bouleversé la vie du club, c’était donc sous un boucan infernal que Bielsa, dans sa soif de faire évoluer son équipe, chercha des alternatives de jeu. Le « football total » a proprement parler n’a pas seulement comme fondamentaux la cohérence collective et l’effort continu mais aussi la polyvalence des joueurs. Cette saison, les joueurs devaient être capables de proposer le rendement d’antan, mais plus seulement dans leurs zones. Là où le jeu les y conduira, ils devront réagir tel un spécialiste du poste. Ce n’est pas nouveau, seulement, cela ne concerne plus seulement quelques individualités (Javi Martinez, Oscar De Marcos, Iñigo Perez,…), mais l’ensemble du groupe. Deux manières d’observer cette avancée : c’est une suite logique à sa philosophie, ou une nécessité consciente de compenser les absences de Javi Martinez et Fernando Llorente.

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Ainsi, selon le fondamentaliste, San Jose (remplaçant la saison dernière) réunirait les dispositions de Javi Martinez fraîchement parti. Seul hic, le joueur montre ses qualités -seulement- le 1er juin à l’occasion du déplacement au stade de Vallecas du Rayo Vallecano : « J’aime beaucoup son activité, il a été le meilleur de l’équipe. Je le détache des autres parce que cela faisait longtemps que j’attendais une activité de ce type. Il me fait penser à Javi Martinez. Il a bien défendu, a su récupéré des ballons, était important dans la phase de transition, capable de garder le ballon jusqu’à la partie de terrain adverse… Espérons que cette activité, qui est très intense, soit une prise de conscience pour qu’il puisse donner ce que j’attends de lui. »

A l’abord de la saison (26 août), Ander Iturraspe approuvait cette nouvelle directive : « Bielsa est en train de démontrer que beaucoup de joueurs peuvent jouer à différentes positions pour coincer l’adversaire par surprise, s’adapter à ce qu’il propose. C’est très important. La saison dernière, j’avais déjà joué quelques matches en défense centrale, et cette saison j’ai déjà fait mes preuves dans cette position. Ce n’est pas une position dans laquelle j’ai été habitué à jouer, mais je peux m’adapter si le jeu ou Bielsa me le demandent. » Pour tout le reste, rien ne change par rapport à la saison passée : « La relation avec les joueurs est la même, nous continuons à faire les mêmes exercices, nous faisons toujours des séances vidéos, nous analysons de la même façon les adversaires, il y a toujours des séances individuelles… Je le vois de la même manière », martèle un nouvel homme capable d’évoluer aussi bien en défense centrale que de remplacer Herrera ou De Marcos au pied levé dans l’entrejeu.

Les alternatives pour les joueurs concernés [2] :

Joueurs Poste habituel Alternative(s)
Jon Aurtenetxe Latéral gauche Défenseur central
Óscar De Marcos Milieu de terrain (relayeur) Latéral
Carlos Gurpegi Milieu de terrain défensif Défenseur central
Ibai Gómez Ailier gauche Ailier des deux côtés
Iñigo Pérez Milieu de terrain (relayeur) Latéral gauche
Ander Iturraspe Milieu de terrain défensif Défenseur central
Javi Martínez (avant départ) Milieu de terrain défensif Défenseur central, milieu de terrain relayeur
Iker Muniain Ailier gauche Meneur de jeu
Jonás Ramalho Défenseur central Latéral gauche
Mikel San José Défenseur central Milieu de terrain défensif
Markel Susaeta Ailier des deux côtés Avant-centre
Gaizka Toquero Avant-centre Milieu de terrain relayeur, ailier droit

Un milieu à l’agonie

Bielsa avance. Il ne se plaint pas et affirme que le groupe dont il dispose cette saison n’a rien à envier à celui qui s’est qualifié pour la finale de C3. « Ce groupe, en termes de qualité, est potentiellement égal au groupe de la saison passée. » Bielsa répètera au passé cette phrase mot pour mot lors de sa dernière conférence de presse (30 mai) en rajoutant qu’il « n’en avait pas obtenu l’équivalent. » C’était presque évident.

Si le jeu de Bilbao ne repose pas sur ses individualités (possibilité qui relève aussi bien du blasphème pour Bielsa que pour le club basque), reste qu’en dépit des départs de Javi Martinez et de la mise en quarantaine de Fernando Llorente, Bilbao a ses têtes d’affiche. Des têtes d’affiche qui se sont éclipsées le temps d’un été pour les Jeux Olympiques de Londres et d’autres, épuisés, qui ont fortement influencé la saison 2012/2013 de l’Athletic. Iker Muniain, Ander Herrera (partis aux JO), Markel Susaeta, Oscar de Marcos et Ander Iturraspe n’en peuvent plus.

« Je n’allais pas bien ces derniers mois, mais je commence à retrouver la forme et j’espère que ça ira. Il y a eu un peu de tout. La raison principale est que je ne me suis pas trouvé physiquement. Je pense que certaines critiques n’ont pas été justes avec moi, mais je dois faire avec. » Des paroles signées Iker Muniain qui traîne des pépins physiques depuis ces Jeux Olympiques. C’est au cours des Jeux qu’une micro-déchirure au niveau du muscle fémoral de la jambe droite s’est déclarée, blessure qui l’empêcha de participer au premier match du tournoi. Suivra une blessure à l’adducteur droit juste avant le début de saison et une nouvelle en février, une distension d’un ligament du genou droit. Mais Muniain n’était pas seul aux JO de Londres pour côtoyer plus tard le staff médical basque. Ander Herrera est déjà un cas particulier, puisque vient de finir le dernier tiers de la saison 2011/2012 sous infiltration. Alors que faire, privilégier le club ou participer aux JO, événement qu’on ne vit qu’une fois ? Ander prit finalement le risque de partir pour Londres avec la Roja, subira la déconvenue historique que l’on sait (Espagne éliminée dès le premier tour) et revient à Bilbao dans un état qui envierait l’initial. Il se fait opérer d’une énième pubalgie courant septembre pour ainsi être mieux écarté des terrains pendant près de deux mois. Signification pour l’Athletic et Bielsa ? La rotation sera précaire.

C’est dans ces conditions que le milieu de la saison dernière constitué [Ander Iturraspe – Oscar De Marcos – Ander Herrera] s’est démantelé naturellement (blessures, suspensions, réorganisation tactique). Une instabilité accompagnée de déclins physiques. Iturraspe était avec San Jose (et le départ de Javi Martinez) le joueur-clé pour l’équilibre de l’équipe. Le milieu basque de 24 ans a effectué ni plus ni moins que 60 matches la saison passée avec l’intensité que l’on sait. S’il avait pu, il aurait franchi la barre des 5400 minutes, la faute aux sanctions administratives. Son début de saison était parti sur les mêmes bases mais le joueur aux 100 matchs en deux saisons sous Bielsa n’a pas connu la même majesté (San Jose et Gurpegi l’auront suppléé). Même constat pour Oscar de Marcos. Milieu à tout faire, à l’allure singulière, ses chaussettes à mi-mollets nous ont permis de constater qui était au four et au moulin. Tout le temps, partout (102 matches au compteur sous Bielsa). Que dire de Markel Susaeta, joueur le plus utilisé de l’effectif (109) gardien compris (Iraizoz, 103) ?

D’autre part, l’illustration de ce milieu en perte de repères se mesure par la nomination de Carlos Gurpegi comme cadre inamovible de l’effectif. « Cette saison, le meilleur joueur dont j’ai disposé était Gurpegi » constata Marcelo Bielsa. Le vétéran du vestiaire (32 ans) nommé capitaine, écarté la saison dernière par une rupture de son ligament antérieur du genou gauche, supplée donc Javi Martinez sur le terrain de la reconnaissance. Cette promotion d’un joueur au profil antithétique aux leaders désignés la saison dernière (Javi Martinez, De Marcos, Susaeta, Muniain) résume la mise au ban provisoire de sa philosophie. Joueur besogneux par excellence, milieu de terrain reconverti en défenseur central, pas très rapide, brouillon aussi bien dans ses interventions que balle au pied (15 cartons jaunes en 34 matches cette saison), Bielsa donne sa confiance à un joueur qui répond davantage aux critères traditionnels du club qu’à ses préceptes techniques.

Bielsa a donc fait connaissance plus tôt que prévu avec les jeunes du club. Si Jonas Ramalho avait fait ses grands débuts en professionnel la saison dernière, le Français Aymeric Laporte, Ismaël Lopez, Xabier Castillo et Iñigo Ruiz de Galarreta ont pu goûter à ce plaisir cette saison. Il fut de courte durée pour ce dernier puisque le milieu international espagnol des U19 s’est rompu le ligament antérieur de son genou gauche. Sans parler des blessures conjuguées de Jon Aurtenetxe pour pubalgies et de Castillo. Ekiza et Iñigo Perez auront comblé les places à prendre.

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Bielsa donne ses consignes à Iñigo Ruiz de Galarreta

« Nous faisons plus qu’il n’en faut pour gagner »

Ces blessures physiques n’ont qu’une cause : la rigueur absolue pour un jeu toujours aussi harassant. Par corollaire, ses hommes n’ont pas su proposer la même intensité par laquelle ils avaient pu enchanter l’Europe la saison passée. L’Athletic n’a pas pu/su maintenir le niveau de jeu déployé la saison dernière et obtenu les résultats qui en découlaient. Pourtant, si la saison dernière l’Athletic jouait tous les 3 jours sur les trois tableaux proposés, le tout avec un effectif restreint, cette saison, ils se sont arrangés pour abréger leur souffrance. Éliminé de manière précoce face à une D3, le modeste club d’Eibar en seizièmes de finale de la Coupe du Roi, élimination dès la phase de poules de l’Europa League d’un groupe comprenant le Sparta Prague, Lyon et l’Hapoel Kiryat Shmona, Bilbao a perdu sa force collective. Sa personnalité. Ce mouvement total.

57% de possession de balle de moyenne, 13 tirs par match pour 4 cadrés, 17 de concédés (club qui en concède le plus en Liga, 20ème), 49% de duels gagnés. L’Athletic garde la même mainmise sur le match que la saison dernière, mais l’adversaire est plus dangereux car le pressing basque est moins influent. L’Athletic est moins efficace devant et toujours autant perméable derrière. Mais Bielsa dédramatise ce manque d’efficience : « Nous faisons plus qu’il n’en faut pour gagner. »

C’était la tirade en vogue des conférences d’après-matchs de l’Argentin cette saison. Les joueurs font leurs matches mais la réussite les fuit. Le discours enjoué pour les objectifs européens laisse place à la justification des contre-performances qui s’enchainent, au nouveau discours désenchanté à travers lequel il ne cesse de retirer du positif. Peu d’auto-flagellation, pas plus de critiques individuelles, mais expression d’une frustration perpétuelle. Le même sentiment ressenti par les supporters. Quoi qu’il en soit, le technicien reste fidèle à ses principes et à un vocabulaire qui lui est propre pour analyser au mieux tourments et déceptions. Une communication symbolique de l’état du club : combler le vide d’un club absent. Un club qui finira douzième dans l’anonymat général (avec seulement 4 points de moins que la saison dernière, 45 points contre 49) et qui ne comptera que trois résultats notables, comprenant les deux matchs durant lesquels Bielsa aura mis d’entrée son 3-4-3 (faut-il y voir un hasard ?). Un match nul à domicile contre Barcelone (2-2) après en avoir encaissé cinq durant la phase aller, une victoire face à Grenade (1-0),  et une victoire convaincante, emplie d’orgueil face à l’Atletico Madrid (3-0).

 ¡ Bielsa karajo !

« Ce qui fait notre force, c’est que nos joueurs sentent qu’ils participent à quelque chose qui les dépasse. » Le directeur sportif José Maria Amorrortu avait vu juste. Si cette déclaration pointait les valeurs du club, « l’esprit », cette excellence éthique inhérente à ce club particulier, il ne lui a pas échappé qu’entre temps, il a pu faire la connaissance d’une autre entité : Marcelo Bielsa lui-même. Entité à part entière par son jeu intégriste et sa personnalité singulière. Mais pas seulement.

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Connexion dès la première saison

Bielsa et l’Athletic Bilbao, ce n’est pas qu’une simple alliance contractuelle avec des objectifs sportifs prédéfinis. La relation est bien plus forte que cela. C’est la représentation d’une certaine vision du football. Hostilité au foot-business, intégrisme respectif, vision de vie. Bielsa n’est pas basque, mais il est un membre de la famille, preuve que l’idiosyncrasie ne fut pas nécessaire car l’entente fut naturelle. Une transcendance qui va donc bien au-delà de simples matches de football. « Pour les succès sportifs, je peux opter pour des endroits qui me donnent plus de garanties. Ce ne sont ni l’argent, ni le succès sportif qui m’anime dans le football. Ce qui m’intéresse beaucoup plus, ce sont les émotions générées pour la quête d’un titre, chose très difficile à obtenir pour un club comme celui-ci, plutôt que de gagner des titres avec des équipes beaucoup plus puissantes. »

Bielsa avait tout compris dès son arrivée, en la jouant modeste mais direct. « Je ne réclame pas l’appui du public parce que j’ai déjà une arme très forte, c’est le jeu. » Le triomphe à Old Trafford, la demi-finale retour d’Europa League à San Mamés face au Sporting Portugal, le match nul diluvien face au Barça la saison dernière resteront dans les mémoires. Et confirmeront ses dires, l’adhésion s’est opérée naturellement. « Je suis en phase avec l’Athletic de Bielsa, son style, sa philosophie offensive, l’utilisation du ballon » témoignait d’ailleurs Xavi en personne pour la reconnaissance du jeu basque. Le milieu de terrain catalan réagissait-là à ce qu’il avait dû apprendre la veille au soir : la décision unanime du conseil d’administration de ne pas poursuivre avec Marcelo Bielsa. Pour des « motifs sportifs et institutionnels. » Une décision qui n’a surprit personne, mais qui a mobilisé en masse. Depuis longtemps, San Mamés chantait en son nom, et donnait le ton. Des ¡ Bielsa, quedate ¡ (Bielsa, reste !) sont repris en chœur unanimement dès que l’Athletic joue à domicile. Un soutien que La Catedral n’a jamais caché et qui s’est intensifié une fois le maintien acté face à Majorque, Levante et Biscaye. Un soutien partagé même par les supporters adverses : ¡ Bielsa, quedate ¡ Espana lo necesita. (Bielsa reste ! L’Espagne a besoin de toi) crièrent les madrilènes au stade Vallecas du Rayo Vallecano. Si ce n’était pas au stade, la contestation s’exprimait par le déploiement de banderoles le long des grilles du siège du club (voir ci-dessous), par des actes de vandalisme sur les murs de la ville (Gracias Bielsa por hacernos soñar, Merci Bielsa pour nous avoir fait rêver), ou de publications via Internet (notamment ici et ici).

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D’autres, à défaut de défendre le mandat du coach, protestent la procédure et dénoncent le processus politique. En voulant la tête de Bielsa, le président Urrutia signe-là l’échec de son mandat, et donc se doit de démissionner. Les revendications sont minoritaires mais plus radicales : « Si Bielsa no se queda, Urrutia kanpora. » (« Si Bielsa ne reste pas, Urrutia casse-toi ») pouvait-on entendre dans les travées de La Catedral. D’autres sont placardées au siège du club : « Urrutia, tu as gagné les élections grâce à l’apport de Monsieur Marcelo Bielsa, et non pour ta personne. C’est pour ça que j’ai voté pour toi. A travers son départ, tu as donné un coup de pied à ‘l’essence basque’ (comprendre valeurs, loyauté…) et avec elle, à ton projet. » « Le club n’est pas ta cave, Urrutia dégage » etc. Une véhémence qui s’explique aussi par la manière dont l’entraineur basque a été débarqué. C’est-à-dire comme le dernier des voyous. L’Argentin voulait prolonger une saison au minimum l’aventure, mais le président lui refuse catégoriquement toute négociation. L’ermite aurait été profondément attristé par la brutalité des faits malgré la connaissance du dénouement. « Il ne me revient pas de vous dire comment a réagi Bielsa lorsque je lui ai communiqué la nouvelle. C’est une réunion privée » asséna Urrutia aux journalistes en place.

Alors, comment le club en est-il arrivé à ce déchirement si formel ? Hormis l’incident des travaux du centre d‘entrainement, l’échec semble relever aussi bien des moyens idéologiques qu’économiques dont pouvaient disposer le club et le technicien. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir prévenu. A peine que la nouvelle saison commençait, que Bielsa rappelait une réalité qui a rattrapé le club :

« L’Athletic a une tradition, une histoire, des comportements qui lui sont propres, une attache particulière avec le passé et une manière de procéder. Mais les réalités de l’industrie où se confondent cette approche, affaires et sentiments sont très différents et il est naturel que l’Athletic soit en train de souffrir. » [… ] « Le club n’opère pas avec les mêmes armes que les autres, non pas par le fait de jouer seulement avec des basques, mais parce qu’elle a des critères qui ne sont pas commerciaux dans une industrie purement commerciale. »

« Le meilleur de l’être humain jaillit quand le succès nous abandonne » à l’habitude de dire l’Argentin. Une phrase qui doit sûrement faire exception à son ex-président. Mais Bielsa part la tête haute. Même s’il reconnait qu’il n’a pas « su faire face au succès », bien qu’il ait « su faire face à l’adversité », sa vérité est ailleurs : « on ne doit pas être évalué par les résultats obtenus, mais par le mérite qui en ressort. Je peux être ridicule, mais mon analyse est celle-ci. » Le mérite plutôt que la réussite. L’Argentin est au-dessus des considérations sportives et médiatiques, d’un football qui n’est pas le sien, qui n’est pas celui du commun des mortels. Il est dans son football, fait d’émotions par le jeu. Pour les supporters. Pour la postérité. Ce n’est pas par hasard si, pour remplacer Marcelo, Urrutia se mit à chercher « un profil qui puisse s’inscrire dans l’ambition sportive, dans le jeu, et qui sache s’apprivoiser avec l’institution le plus rapidement possible. » Bielsa l’avait trop intégré, il l’avait supplanté. C’était l’Athletic ou Bielsa, mais pas les deux.

Romain Laplanche

[1] Verbatim entier (en espagnol) ici

[2] Inspiré de ça

Propos tirés principalement d’El Mundo Deportivo.

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