Un tennis français en manque de foi


Dimanche dernier, l’Equipe de France de Coupe Davis s’est inclinée en quart de finale de la Coupe Davis (3-2) sur la terre battue du Porque Roca de Buenos Aires face à une équipe d’Argentine sans son numéro 1, Juan-Martin Del Potro (7ème mondial). Jusqu’à présent, en cinq confrontations face à l’Argentine, la France l’avait emportée à chaque fois. Double tricolore timoré, Gilles Simon (13ème à l’ATP) battu par le valeureux Carlos Berlocq (71ème) pour le cinquième match décisif ; la première campagne d’Arnaud Clément en tant que capitaine de Coupe Davis est un échec. C’est évident. Mais finalement, cette défaite n’a rien de surprenant. Deux ans après la défaite en demi-finale face à l’Espagne, certains maux restent présents. Voire tous. A l’appui, un article écrit le 20 septembre 2011 après ladite demie.

Jeudi, après le tirage au sort, Richard Gasquet n’en menait pas large quand il a su qu’il jouerait face à Rafael Nadal lors du premier match comptant pour la demi-finale de Coupe Davis face à l’Espagne. C’est le moins que l’on puisse dire. A la veille du match, le Biterrois a les cuisses qui suintent : « Jouer Nadal, ça va être extrêmement difficile. Je vais tout faire pour faire bonne figure, au moins essayer. S’il est en pleine forme, je ne donne pas cher de mes chances. » [1]

Dimanche, après avoir gagné le double de la veille, la France perd finalement sans âme (4-1), et en ayant marqué seulement 16 jeux lors des trois matchs de simple (quatrième match anecdotique). La France n’ira donc pas pour la deuxième année consécutive en finale dans l’espoir de soulever le Saladier (finaliste face à la Serbie en 2010). Réaction du n°1 français, Jo-Wilfried Tsonga :

« J’ai l’impression d’être passé sous un rouleau compresseur. Ce n’est pas facile. C’était un grand Rafa aujourd’hui. J’ai fait ce que je pouvais. Il était tout simplement beaucoup plus fort que moi. C’est le plus grand joueur de tous les temps sur terre battue. Il est pratiquement imbattable sur cette surface en trois sets gagnants, il n’a perdu qu’une fois (contre Robin Soderling à Roland Garros en 2010). Aujourd’hui, on n’a pas fait exception à la règle… Parfois cela arrive. Tu joues face à un adversaire meilleur et tu te fais écrabouiller. C’est dur pour l’orgueil, mais c’est le jeu. Cela m’arrive aussi d’écrabouiller des gars. Aujourd’hui, j’ai joué mon match et je me suis fait éclater » [2]  nous dit-il sourire aux lèvres.

Cette défaite capte le manque de notre tennis : plus qu’une constance dans les performances, un déficit psychologique certain. Nos tennismen encore vierges de Grand Chelem sont dans la force de l’âge quand nos tenniswomen sont à peine mieux que l’Israélienne Shahar Peer. Plusieurs questions se posent.

Un tennis français contrasté

La véritable force d’un sport s’étalonne par la performance masculine. Pardon mesdames. Fini les Grosjean, Clément, Pioline, Escudé, Santoro, Paul-Henri Mathieu coté masculin. Ces gendres idéaux ont laissé place à une génération insouciante. L’éclosion de quatre garçons qui font parti du Top 15 mondial : Gilles Simon, Richard Gasquet, Gaël Monfils et Jo-Wilfried Tsonga. Les larrons ont pris les clés du tennis tricolore depuis 2008. Crescendo, chacun s’est d’abord affirmé en gagnant quelques Grand Chelem en juniors avant d’intégrer de manière pérenne l’élite mondiale. A eux quatre, ils les ont tous remportés. Bon, Simon n’en a remporté aucun, mais quand t’es capable d’appuyer ton tennis sur la puissance de balle adverse et que t’as les mêmes poumons que David Ferrer (5ème mondial), tu te dis : les titres en jeunes, ça sert à quoi ?

En revanche, côté femmes, le temps de Suzanne Lenglen est bel et bien révolu. Au XXIème siècle, le palmarès tricolore s’est reposé sur les épaules de Mary Pierce et d’Amélie Mauresmo. En bonnes représentantes du drapeau national, elles l’ont honoré comme il devait l’être face aux superpuissances américaines et soviétiques. Par leurs exploits conjugués, elles ont remporté les quatre majeurs ; mais les années 2007/2008 s’apparentent comme les dernières années de l’ère Open. Hénin, Davenport, Mauresmo, Pierce, Capriati, Hingis ont quitté le circuit. Clijsters pour bientôt. Depuis, la numéro une mondiale est danoise (Caroline Wozniacki) et n’a jamais connu la joie de remporter un Grand Chelem. Misère.

Pour évaluer le fossé entre les genres, chez les hommes en Grand Chelem depuis 2008 (et cette fin d’ère Open évoquée), quand les trois premiers mondiaux se sont partagés les seize tournois majeurs (exception faites à Del Potro, vainqueur à l’US Open 2009) ; chez les femmes, dix filles se les sont partagés. Maria Sharapova, les soeurs Williams, Kim Clijsters, Ana Ivanovic, Li Na, Francesca Schiavone, Svetlana Kuznetsova, Petra Kvitova, Samantha Stosur. Aucune ossature n’a pu établir une hiérarchie. Preuve que le tennis féminin connait une véritable période de crise. L’homogénéisation dans la médiocrité. La cause ? Mentale. Et les françaises ne font pas exceptions.

Faillite du tennis féminin français

De fait, la France a joué les barrages de la Fed Cup à cinq reprises ces dernières années pour rester dans l’élite. Jusque-là, les filles avaient réussi à conserver la place de la France dans ladite élite. Cette année, le couperet est tombé : pour la première fois de son histoire l’Equipe de France de Fed Cup sort du groupe mondial. Le constat d’un appauvrissement du niveau du tennis féminin tricolore saute aux yeux et la crise est totale. Structurelle et conjoncturelle. « Je pense qu’on trouve la racine du problème il y a quinze ans quand la Fédération a décidé de fermer les pôles d’entraînement des filles pour parier sur des joueuses qui sortent de cellules individuelles. Il y a une prise de conscience de la Fédération depuis deux ans. Les pôles d’entraînement ont été rouverts aux jeunes filles -Boulouris, Insep-. Très bientôt, nous devrions voir éclore Kristina Mladenovic et Caroline Garcia, toutes deux nées en 1993. Aucune joueuse ne domine le tennis mondial actuellement… » [3] nous explique Alexandra Fusai, responsable du haut niveau féminin à la Fédération française de tennis. A donc été explicitement privilégiée la responsabilisation des joueuses sur le savoir fédéral. Mauvaise pioche. Non seulement le tennis tricolore féminin montre ses failles via la Fed Cup, mais pâti du pari stipulant qu’une grande joueuse du circuit peut rimer avec « privatisation tennistique » où l’athlète réussit indépendamment de sa Fédération. En France, tel est le cas. Bartoli, Cornet, Rezaï, trois filles du Top 100 font toutes trois parties de cellules individuelles et accumulent les déconvenues.

Côté conjoncture, Alexandra Fusai s’explique : « Il y a un creux générationnel, admet-elle. Maintenant, construisons avec les joueuses actuelles: les jeunes comme Kristina Mladenovic ou Caroline Garcia. Deux espoirs issus de la filière fédérale qui profitent de la réouverture des pôles d’entraînement, il y a un an, pour parfaire leur apprentissage… » [4]

Entre problèmes de riches et insuffisances mentales

Pourtant, difficile de faire mieux qu’un pays comme la France pour exploiter son potentiel.

« Je crois qu’on est un pays riche, même très riche sur le plan du tennis. C’est vraiment le concept de la pyramide. Quand je dis riche, c’est même plus que riche. On est déjà riche naturellement, et en plus il y a des gens comme Lagardère qui viennent apporter encore plus de richesses. […] Quand je dis qu’on est riche, c’est qu’on a la chance d’avoir une fédération, avec de très nombreux clubs, des ligues, et tout ce réseau, et qui a, il faut le souligner, une locomotive énorme qui est Roland-Garros. Aujourd’hui, on est vraiment gâtés et on a les résultats en plus. Peut être la seule chose ce serait d’avoir un mec dans les trois premiers mondiaux. C’est tout ce qui nous manque. Cette richesse, cette densité des tournois. On a presque trop de tournois. La France a tellement de tournois, un Grand Chelem, deux Masters Series avec Bercy et Monte-Carlo, et trois International Series. Ils ne peuvent pas nous donner plus. C’est impossible. On est trop riche quoi » [5], se félicite Gilles Moretton.

« Peut être la seule chose ce serait d’avoir un mec dans les trois premiers mondiaux. C’est tout ce qui nous manque. » La phrase-clé est lâchée. Sauf que le sport de haut niveau, ce n’est pas qu’une histoire de capital et de structures. Dites-le à Andy Murray, Steffi Graff ou Boris Becker. C’est avant tout l’histoire d’une lutte contre soi-même pour définir l’homme, le joueur qu’on inspire à devenir. C’est la connaissance de soi, s’avouer ses fautes, ses faiblesses et ses forces. Se convaincre que les plus hautes cimes sont à soi. Se dominer pour s’assurer d’être au maximum de ses capacités. D’une part pour assumer les jours de défaites et ainsi mieux rebondir, mais surtout pour optimiser les chances de l’emporter.

Seulement, le travail d’introspection ne suffit pas non plus. Outre les registres athlétique, physique, technique et tactique, une dimension prépondérante surpasse la dimension purement sportive : la dimension psychologique. Entretenue par une culture et un esprit. Facteur déterminant car différencie les sportifs des machines. Facteur démontrant que le talent, seul, ne suffit pas. Facteur par lequel se hiérarchise les sportifs. Volonté, rigueur, attitude, détermination quotidienne. Dans le cadre d’un projet sportif clair et défini, difficile pour chacun d’avoir la même intensité que l’autre pour lutter fort au mal. Il faudrait presque s’écarter de la norme pour atteindre la plénitude.

Alors nous avons cru en cette génération exceptionnelle, à cette rivalité future avec Rafael Nadal, tous alors à l’aurore de leur carrière. Mais peut-on y croire encore quand l’aspect mental est factuellement déficient depuis maintenant plusieurs saisons quand arrive le(s) moment(s) de vérité(s) ? C’est-à-dire à travers les Grands Chelems et la Coupe Davis ? On touche là au cœur du problème. Un problème national. De perception, de raison, de culture : l’insuffisance mentale du très haut niveau pour mettre plus bas que terre son adversaire. Sans remords. Sport de masse, oui ; performance pure, non. Là est la vision étatique du sport français. Par conséquent, être éduqué par une pensée aussi mièvre que désuète que « l’important, c’est de participer » (dicton du baron Pierre de Coubertin mal-interprétée mais véritablement ancrée au sein des mentalités) [6], difficile d’avoir le même rendement que l’Argentin des potreros, le Brésilien de la favela ou que l’Ethiopien lambda. De l’ère contemporaine, cette tirade se traduit encore par la maxime : « mouiller le maillot. » Perdons dignement et l’autosatisfaction revêt du bien-fondé. Question d’éducation. Le sport en est absent.

Alors, quid du génie ? Dans un pays où le travail se camoufle derrière des « sacrifices » quand il est simplement question « d’efforts » pour les cultures élitistes en la matière (nord-américaine, de l’ex-URSS et asiatique), les seuls champions à exprimer fièrement leur orgueil : Eric Cantona, Bernard Hinault, Alain Prost, Henri Leconte, etc. ont trop suscité le manichéisme pour faire l’unanimité (Yannick Noah faisant exception –  personnalité polymorphe aidant). Or, en France, le sportif doit être exemplaire, un sacro-saint pour tout un chacun. Mais cette vision innocente trouve sa contradiction par une surmédiatisation à la fois naïve et nocive. Preuve en est avec la dernière exception du sport français : Laure Manaudou. Rendue dépressive par l’alliance du matraquage médiatique et d’une pression sportive immodérée pour des poumons de 20 ans vivant encore chez papa et maman, elle a dû, depuis, ranger son maillot de bain.

Le constat d’être à sa place

Et puis nos protagonistes paraissent eux-mêmes désabusés par le niveau stratosphérique atteint par les quatre premiers mondiaux : Roger Federer, Rafael Nadal, Novak Djokovic et Andy Murray. Aucun de nos joueurs français n’est capable de réaliser deux exploits de suite. C’est-à-dire de battre consécutivement deux de ces quatre là, soit trois des plus grands joueurs de tous les temps : Federer, Nadal, Djokovic. Condition pourtant indispensable pour remporter un Grand Chelem. En battre un seul parait déjà être un aboutissement.

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(1) Gilles Simon aujourd’hui (inconscient de la marge qui le sépare des sommets) ; (2) Gilles Simon qui s’ignore (autoritaire, impassible, inhumain) [7]

Ceux-ci semblent, il est vrai, investis d’une mission salutaire ou possèdent des prédispositions innées. Murray, comme Britannique, a le devoir de succéder à Fred Perry  au palmarès de Wimbledon (1936) ; Nadal est l’incarnation de la politique socialiste, qui semble avoir mis au centre de ses préoccupations le sport plutôt que l’emploi (Zapatero en a le souvenir). Politique toujours, le numéro 1 mondial, Novak Djokovic, parait comme parti en reconquête vis-à-vis de l’Histoire de son pays. Il n’y a qu’à voir son jeu : il est du circuit celui qui prend le plus tôt la balle après le rebond et qui agresse le plus son adversaire après la seconde balle de service. Donc ça pilonne. Moralité : son jeu du fond de court étouffe l’adversaire. Nadal le sait mieux que quiconque. Enfin, quel Barbare ne connait pas (le jeu de) Roger Federer ? Qui de mieux que ce prototype conçu par la NASA pour universaliser l’utilisation de cette balle jaune feutrée circulaire ?  Qualité de première balle, coups droit court croisé, services-volleys crémeux, revers classieux, la demi-finale du Roland-Garros 2011 face à Nole suffit à elle seule à expliquer le niveau d’excellence de cette génération.

Les français sont donc tactiquement, physiquement et mentalement en-dessous de leurs collègues de jeu. Pete Sampras a quitté le circuit au bon moment pour laisser place à une génération sans précédent alliant puissance, résistance et intelligence. Serveurs et défenseurs hors-pair, contreurs au millimètre, athlètes avérés et êtres aux nerfs en acier trempé dont les français sont exempts. Après cette demi-finale logiquement dominée par l’Espagne, Guy Forget dressa ce cynique constat :

« L’équipe de France n’est pas favorite. Elle ne l’était pas non plus à Belgrade, avait-il indiqué (finale 2010 ndlr). Nos joueurs ne gagnent pas de Grands Chelems et Nadal en gagne. Quand nos joueurs sont dans le top 10 ou aux portes du top 10, Ferrer est dans le Top 5 depuis longtemps. A tout point de vue, ils sont largement devant nous. Ils l’ont prouvé aujourd’hui. La logique est là. On joue contre la meilleure équipe du monde quand elle joue chez elle. On est à notre place sur ces matchs-là. » [8]

Stakhanoviste, le tennis français ?

Faute d’une densité sans « l’exception », reste donc l’expression de la force collective à travers la Coupe Davis pour rentabiliser les efforts. On a dû y penser vigoureusement quand voilà vingt-huit ans que la France cherche le successeur de Yannick Noah dans la quête d’un Grand Chelem et que, depuis, le plus beau palmarès reste celui de Cédric Pioline (car deux finales de Grand Chelem perdues face à Sampras).

D’autre part, cette solution de repli s’exprime par un rappel des grandes pages du sport français. Des grandes émotions nationales. Celles-ci se sont soldées par des grands succès collectifs : Coupe Davis 96 et 2001, Coupe du Monde 98 de football, Euro 2000, le Hand à travers la génération des Barjots, Costauds, des Experts, JO de Sydney et l’Euro 2011 en basket, Coupe du Monde de rugby 1999… Quelles ont été leur source d’inspiration ? La Coupe Davis 1991, qui à elle seule révolutionna l’ensemble du sport français en déchainant les passions, les espoirs et la preuve par trois victoires face aux Etats-Unis (qui plus est) que la France dans le giron sportif n’était pas l’incarnation de la lose. « Preuve que l’Histoire du tennis français n’en est qu’à la préface » métaphorise Gilles Moretton.

Le tennis français masculin est inversement proportionnel digne d’un plus grand enthousiasme et d’espoir, que le tennis féminin s’enfonce chaque jour un peu plus. Néanmoins, si nos joueurs n’auront jamais le palmarès de Rafa Nadal, leur destinée n’est pas vouée à la fatalité. Celle-ci ne pourra s’émerveiller que par une rigueur quotidienne à l’initiative individuelle, et l’union d’une densité pour un climat propre au possible : soulever ce Saladier d’Argent (Coupe Davis) que leurs aînés moins talentueux ont été capables de glaner. Travailler pour briser mythes et tabous français. Se mettre dans les conditions, juste pour l’éventualité de gagner.

Romain Laplanche

[1] : Eurosport.fr : réaction après le tirage au sort.

[2] : Equipe.fr : extrait de l’interview d’après-match.

[3] : Interview par lemonde.fr d’Alexandra Fusai : « La mauvaise passe du tennis féminin français devrait vite prendre fin ».

[4] : 20minutes.fr : Comment sauver le tennis féminin français ?

[5] : Interview par welovetennis.fr de Gilles Moretton: « Le tennis français a des problèmes de riches ».

[6] : Le baron Pierre de Coubertin prônait en son temps, sur le modèle anglais et à travers le « struggle for life », une vision individualiste du sport plutôt qu’une vision collective, tournée vers la masse. Il était partisan du sport, moins de l’éducation physique. Soit tout le contraire de ce qu’il laisse paraitre à travers sa célèbre diatribe.

[7] : « Ma peine est constante, aigüe ; je n’ai plus d’espoir en un monde meilleur ». Patrick Bateman aka Christian Bale dans Psycho (2000).

[8] : Interview par sports.fr de Guy Forget: « Très loin du compte ».

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