Les vieux briscards


La saison 2012/2013 de Ligue 1 est sans conteste le plus mauvais exercice du XXIème siècle. Pardonnons-là. La rigueur financière adoptée par les clubs (forcée par de mauvaises politiques salariales entre autres) semble synonyme de rigueur sportive. Pendant que la Ligue 1 s’articule autour de la complainte permanente, d’un jeu où l’intensité est bannie (à défaut d’afficher un certain état d’esprit) et des audits de répression (Commission Nationale de l’Ethique, commission de discipline) ; profitons de l’apathie générale pour présenter quelques gaillards qui tentent vainement de la combattre. Car s’il y a bien des hommes qui doivent se plaindre à longueur de matchs, c’est bien eux. Les multiples sournoiseries dont ils sont victimes, il faut savoir les supporter.

A vrai dire, du contexte de la Ligue 1 ils s’en détachent gaiement car ces joueurs pratiquent le football au nom de leur épanouissement. Qui sont-ils ? Des gars impalpables passés par la Ligue 1, la Ligue 2 voire l’étranger, préférant l’ombre à la lumière et qui exhibent leur talent quand d’autres peinent à faire de même avec leur potentiel. Des joueurs qui ont le mérite de faire accorder notre football de campagne avec le football champagne. Exemplaires sur le pré par leur justesse dans le jeu et leur attitude on ne peut plus professionnelle, ces milieux partagent deux points communs : ils évoluent au sein de groupes qui luttent pour le maintien ou qui font semblant de jouer pour l’Europe ; et ont la trentaine approchante ou effective depuis une bonne demi-douzaine d’années. Et puis ces mecs aiment le confort. Mais un confort minimum car discrets. Ils n’éprouvent aucune ambition, ne sont ni costauds, ni rapides, n’affolent pas les compteurs mais représentent les joueurs pour qui le supporter trouve son petit plaisir salvateur devant le marasme continuel. Des footballeurs qui s’entrainent en Kaiser et équipés chez eux d’armoires remplies de produits Uhlsport. Portraits de techniciens qui nous font regarder la L1, à défaut de nous la faire aimer. Des milieux amoureux du ballon rond, qui ne demandent jamais rien, mais qui sont les piliers de leur formation.

Julien Féret (Rennes) : Trentenaire qui ne connaît la Ligue 1 que depuis ses 26 printemps. Julien Féret est l’archétype de ce type de joueurs. Fin, élégant, soyeux, ses prises de décisions sont au poil, ses transmissions proviennent presqu’ exclusivement de l’intérieur du pied et sa maestria galopante en font un joueur à part. Ce faux-lent de 30 ans est à l’apogée de sa carrière. Issu du centre de formation rennais duquel il s’est gentiment fait rembarré, voilà six saisons qu’il régale le peuple sur les pelouses de Ligue 1 et de Ligue 2. C’est à Reims (alors en Ligue 2) que le jeune homme a pris du galon et qu’il ne descend plus depuis de son piédestal. Le natif de Saint-Brieuc est un esthète, un vrai. Celui qui entre au centre de formation sans but précis si ce n’est de montrer sa dégaine. Lucide, il privilégiait son bac au contrat pro. Heureux d’être là et sans connaître l’aliénation du monde qui l’entoure, il a su prendre conscience de ses qualités pour exploser à Nancy, puis à Rennes. Capacités d’élimination, aisance corporelle, maîtrise technique ; la route de Lorient peut désormais loucher sur cet être venu sur le tard jouer en Ligue 1. En artiste hédoniste et altruiste, il a montré à Patrick Rampillon, directeur du centre de formation du Stade Rennais, que les critères de formation sont à bouleverser. Privilégier la qualité de pied et la maturation du joueur au « manque de caractère » ou de « personnalité », alibis de son éviction au monde professionnel en première instance. C’est quand même regrettable de voir passer des Féret, Gourcuff, Leroy et autres Pagis sans s’en inspirer.

Benjamin Nivet (Troyes) : 36 ans et professionnel depuis 1997. C’est le genre de joueur qui, en quête de son plaisir, fait dans le plaisir collectif. Élevé aux préceptes de Guy Roux à l’AJA, sa trajectoire est la signature du footballeur-type qui pratique le football pour l’amour du jeu. D’abord parce que Nivet a souvent fait la navette de la Ligue 1 à la Ligue 2 sans que cela ne lui déplaise (avec Caen et Troyes). Fort de sa formation auxerroise et de ses deux saisons passées chez les Castelroussins, le meneur à l’ancienne que l’on connait aujourd’hui a surtout émergé sous sa première période troyenne (2002-2007). Mais c’est à Caen qu’il a pu montrer au plus grand nombre ses qualités de faiseur de jeu alliées à une certaine facilité. Une exposition permise par la volonté affichée de Franck Dumas de faire de Caen une équipe tournée vers le jeu offensif. Dans ces conditions, Benjamin pouvait donc aisément prendre du plaisir. Au fil de sa carrière, il a particulièrement bien su intégrer les codes du dépositaire du jeu : placement, sang froid, intelligence dans la construction. Vision du jeu, passes courtes, remises, créateur/exploitant d’espaces et buteur à ses heures perdues ; Nivet est la synthèse de l’organisateur complet. Aujourd’hui plaque tournante de l’ESTAC de Jean-Marc Furlan, il reste une valeur sûre. Demandez ce qu’en pensent l’Olympique de Marseille et Rémi Vercoutre. [1]

Étienne Didot (Toulouse) : 29 ans et représentation du joueur de Ligue 1 par excellence. Formé à Rennes, il n’a pas vraiment osé le pari sportif en descendant à Toulouse. Logique, les principes y sont les mêmes : tutoyer les « gros » tout le long du championnat avant de céder les armes à la vue des qualifications européennes. Il est donc resté le même joueur : celui capable de remplir deux postes plutôt qu’un ; faux milieu défensif, faux relayeur, faux meneur pour une équipe en manque d’ambition. Reste que le milieu est son domaine, et Étienne s’y promène. Tacles, passes au cordo, décalages, jeu court, jeu long ; Didot est au four et au moulin. Écarté par Guy Lacombe alors que le local s’épanouissait à peine sous son club formateur, il fait donc désormais les beaux jours du TFC. Promu au vice-capitanat, leader incontestable, il fût le joueur clé du milieu de terrain qu’il forma avec Etienne Capoue et Moussa Sissoko. Enfin, à qui accorder la décevante 8ème place toulousaine à l’issue de la saison 2011/2012, alors que le Club est 4ème à l’issue de la phase aller ? L’absence d’une pièce-maitresse, sûrement (blessé). Signe de l’aura prise par le pompolais.

Cédric Barbosa (Evian Thonon Gaillard) : 37 ans et professionnel depuis 1997. C’est le genre de joueur sympa tout-plein dont on se foutait royalement, mais qui nous a soudainement happé parce que son abnégation et sa soif du ballon a fait monter un club du National à l’Elite. Rien que ça. Cédric Barbosa est tout simplement le facteur X de l’épopée savoyarde visible maintenant depuis trois saisons. Statut impensable il y a encore de cela quatre saisons, où il se traînait telle une âme en peine dans les couloirs de Saint-Symphorien. À l’instar de la majorité des joueurs de Ligue 1, il s’en allait finir paisiblement sa carrière en attendant la reconversion ; en foulant les pelouses de l’UCPF et après avoir joué pour Alès, Rennes, Troyes, Montpellier et Metz sans succès particulier. Puis, par goût du challenge et d’une politique excitante née soudainement à Croix de Savoie (première appellation du club d’Evian Thonon Gaillard), Barbosa devient le leader technique d’une formation qui a soif de gloire nationale. Répondant présent pour ce projet ambitieux, il se prend au jeu et se découvre l’âme d’un leader. Fini les matches à jouer le maintien avec le FC Metz, il est la preuve vivante qu’en s’accomplissant à travers sa passion et pourvu d’un minimum de talent et de modestie, on pouvait revenir au niveau de ses 20 ans. Qu’avec l’expérience en plus, les qualités techniques et l’intelligence de jeu décuplent le niveau d’un joueur investi. Jérôme Leroy, joueur d’ETG il y a encore quelques semaines, ne dira pas le contraire.

Renaud Cohade (Saint-Étienne) : 28 ans et a fortiori inexploité. Autant on sait que Fabien Lemoine empruntera sans doute la même trajectoire qu’Etienne Didot ; autant de Renaud Cohade, nous n’imaginions pas qu’il puisse exprimer le rendement qu’il démontre depuis le début de saison sous les couleurs de l’AS Saint-Étienne. Milieu lambda des Girondins de Bordeaux et des plus sombres heures strasbourgeoises (le Racing s’embourbe depuis en CFA2), Philippe Montanier a eu l’œil vif en exigeant l’arrivée du lyonnais de formation pour son projet valenciennois. Déclic ou pas de cette collaboration, depuis, Cohade n’en finit plus d’étonner son monde. Alors leader technique d’une équipe valenciennoise aux vertus offensives, les Stéphanois ont eu la bonne idée d’aller chercher ce joueur en fin de contrat. Qualités de passe, placement,  attitude, vous qui vous demandiez d’où venait la saison tonitruante de l’ASSE, ne cherchez plus : Laurent Batlles en a encore sous la semelle.

Steed Malbranque (Lyon) : 33 ans, professionnel depuis 1998 et révélation de la première moitié du championnat. Un comble ou une farce ? Nous ne savons plus trop, si ce n’est que son profil illustre les failles béantes de la formation française (ou du moins sa mentalité) et que, de ce fait, le championnat a perdu dix ans d’idylle. Cantonné le plus souvent aux flancs anglais, Malbranque jouit d’une seconde jeunesse dans l’entrejeu lyonnais. Sans doute ébahi par la frilosité du jeu français, le Franco-Belge en a profité pour s’installer fièrement dans la caste des meilleurs milieux du championnat. Il a trouvé son jardin, et il est en Ligue 1. L’espace, Steed aime ça. Proposer entre les lignes, donner les ballons dans les espaces adverses, se balader dans l’entrejeu pour suppléer le porteur du ballon, en gratter quelques-uns à l’adversaire… Son explosivité et sa soif de vaincre balaient la morosité observée au travers de la plupart de ses collègues du poste. Recruté pour combler le départ de Kim Källström, Malbranque est devenue une plus-value à l’échelle nationale. Libre de tout contrat après un match joué avec les Verts (résiliation dans la foulée, en août 2011), Steed peut remercier les finances en berne de l’OL. Qu’il atteigne ce niveau de jeu au sein d’un poste avec lequel il a dû s’apprivoiser (relayeur), c’est synthétiser tout le degré de « spectacularité » de notre championnat français.

Romain Laplanche

[1] : L’OM défait au Stade de l’Aube par un but de Nivet dans les derniers instants du match (9ème journée, 1-0); Vercoutre contemplateur, au sein de la même enceinte, d’un des plus beaux buts de Ligue 1 à ce jour (20ème journée, 1-2).

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